Par César Marchal.

Les pipes passent d’abord entre ses mains. Romeo Domenico – dit “Mimmo” – est coupeur de bruyère, le bois utilisé pour réaliser la majorité des pipes. Son savoir-faire, hérité de son père, est prisé des plus grands fabricants. Sphères l’a suivi trois jours, dans son atelier du Nord de l’Italie. À la découverte d’un artisanat oublié.

Deux coups de klaxon précèdent de peu l’arrivée d’une Fiat Panda rouge fatiguée qui déboule sur le parking de la gare. Au volant, vitre baissée, le sosie parfait de Roberto Benigni tend un bras noueux et bronzé pour nous saluer. Romeo Domenico a les pommettes saillantes, les cheveux bouclés et grisonnants, un nez qui rendrait envieux Cyrano et un sourire pas moins grand, dont il ne se départit jamais. On l’attendait depuis un petit quart d’heure, plantés sur le quai comme deux piquets. “Désolé pour le retard, c’est la première fois en dix ans que le train arrive à l’heure !” Le quinquagénaire parle un français italianisé aux accents chantants. Il porte des sandales abîmées et son tee-shirt sale, trop long, couvre presque entièrement son short gris, trop large. Il est 17h et Romeo sort tout juste de son atelier, à moins de trois kilomètres de la gare. Le temps de charger nos maigres bagages et sa Panda nous emmène à travers les ruelles de pierre de Taggia Arma, une petite ville de Ligurie, au Nord de l’Italie.

Comme son père avant lui, Romeo est coupeur de bruyère, un bois qui ne brûle qu’à haute température, utilisé pour fabriquer la grande majorité des pipes. Seule une poignée de personnes pratique encore cet artisanat, âpre et risqué. Les coupeurs passent la journée une scie rotative entre les mains, sans protection particulière. Romeo – « appelez-moi Mimmo, comme tout le monde ! » – est l’un des plus reconnus. Chacom en France, Tsuge au Japon ou encore Savinelli en Italie : sa bruyère est prisée par les plus grands professionnels de la bouffarde, industriels comme artisans.

La Fiat Panda s’arrête devant une maison imposante, à quelques encablures du centre-ville. Mimmo habite le premier étage, avec sa femme, Karin, et ses deux filles, Sara-Marie et Giorgia. Le rez-de-chaussée et le sous-sol abritent l’atelier, construit par son père, Romeo Filippo, en 1969. C’est ici qu’a grandi l’Italien. C’est ici encore qu’en 1988, son paternel commence à lui inculquer le métier : “J’avais 18 ans, je venais de terminer l’école et je rêvais d’une carrière de volleyeur professionnel, raconte Mimmo. Mon entraîneur m’en a dissuadé. Comme mon père avait alors 62 ans et qu’il pensait à la retraite, je me suis décidé à apprendre son métier.” Après de longues années de formation à la dure – “Mon père était un professeur à l’ancienne, sévère et strict” – le rejeton prend la direction de la fabrique en 2006. Aujourd’hui, il chapeaute trois employés et traite chaque année entre 100 et 150 tonnes de bruyères. Elles sortent de son atelier sous forme d’ébauchons ou de plateaux, des morceaux spécifiquement travaillés pour la fabrication des pipes.

 
 
 
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© Mathias Benguigui

L’or enfoui

À peine avons-nous posé les bagages que Mimmo nous presse déjà de remonter dans la voiture. Il veut nous montrer comment récolter la bruyère, ou plutôt l’Erica Arborea, un petit arbre rétif à la culture, qui ne pousse qu’à l’état sauvage autour du bassin méditerranéen. Mattia, un jeune apprenti à la carrure imposante, nous accompagne. Très vite, nous quittons les routes goudronnées. La pauvre Fiat progresse difficilement sur des chemins défoncés et pentus, hoquetant mais grimpant malgré tout les collines caillouteuses. « J’ai acheté la voiture seulement 1000 euros, lance fièrement Mimmo. Tout le monde veut le même modèle ici, elle passe partout ! »

À 18h, la voiture épuisée s’arrête à la lisière du bois. Nous continuons à pied, sous la chaleur étouffante de ce début d’été, menés par Mattia sur des sentiers étroits. Il nous faut une dizaine de minutes pour trouver le premier spécimen, un arbuste à plusieurs troncs de deux mètres de haut, pourvu de petites feuilles vert foncé. À l’aide d’une machette, le jeune apprenti en coupe d’abord les membres majeurs, puis il se sert d’une pioche pour déterrer l’arbuste. La partie qu’on utilise pour fabriquer la pipe est une excroissance sphérique qui grandit entre les racines, appelée broussin*. L’extirper de la terre relève de la gageure : Mattia tranche, coupe, pioche, creuse. Sans grand succès. Quand enfin le broussin est déterré aux deux tiers, l’apprenti est en eau. Mais Mimmo fait la moue. Il l’estime impossible à travailler : trop de noeuds. “Suivant !”, s’exclame-t-il. L’opération est répétée deux fois encore, avant que l’artisan ne s’engage sur le chemin du retour, son butin sur l’épaule : « Moi, j’achète la bruyère que je traite à des fournisseurs spécialisés… Mais de moins en moins de personnes veulent faire ce boulot. Trop dur ! »

© Mathias Benguigui

Cette petite expédition n’était qu’une démonstration. Mimmo achète de la bruyère de Toscane et de plusieurs régions de France, qu’on lui livre par tonnes. Parce qu’il n’a pas la main-d’oeuvre nécessaire pour tout couper en un seul jour, il entrepose la majeure partie de son stock au sous-sol, dans une immense pièce hérissée de colonnes. Une moiteur fraîche y règne. “La bruyère doit rester humide, vivante, sinon elle se détériore, martèle l’artisan. On l’arrose tous les jours.” Les broussins entassés dans la salle forment une montagne brune et noire, haute d’un bon mètre cinquante. Sur certains, de petites pousses vert vif pointent le bout de leur nez. Mattia pointe son karcher au plafond pour asperger d’une pluie fine ce monticule obscur. Régulièrement, il empile des broussins dans des chariots de bois délabrés, qu’un monte-charge élève ensuite au rez-de-chaussée. Là, ils sont réceptionnés par le seul autre coupeur que Mimmo ait formé.

“My girl”

Danilo est aussi calme que son patron est exubérant. Ses épaisses lunettes reposent, tranquilles, dans l’ombre du chapeau noir qui ne quitte jamais son crâne. Installé sur une chaise en cuir à haut dossier, face à une scie circulaire tournant inlassablement, il pioche sans mot dire un premier broussin dans le chariot à sa droite. Coupé du monde. “C’est un métier de concentration intense, explique Mimmo, lui-même coupeur depuis trente ans. Une fois que tu mets tes bouchons dans les oreilles, tu es dans ta bulle et tu n’en sors pas tant que tu coupes.” Pour seule protection, Danilo est équipé de gants fins et d’une lourde jupe de cuir.

 

Découvrez la suite de cet article en intégralité dans la version papier du 1er numéro de Sphères magazine 

 

Immersion dans l’univers
des fumeurs de pipe

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