Par Eric Bojangles.

Le 28 avril 2019, l’homme d’affaire américain Victor Vescovo réalise la plongée la plus profonde de l’histoire. À bord d’un sous-marin dernière génération, il atteint un nouveau record de profondeur dans la fosse des Mariannes.

Qu’est-ce qui vous a poussé à atteindre ce nouveau record de 10 928 mètres ?
Aucun homme dans l’histoire n’a désormais plongé à une telle profondeur.

Eh bien, d’abord, une petite précision : après avoir révisé les chiffres, il s’agit en fait de 10 925 mètres. Quoi qu’il en soit, la principale motivation était  d’imaginer, de construire puis de piloter un sous-marin ayant la capacité d’atteindre, en quelque endroit que ce soit, le fond des océans. Le tout avec régularité et fiabilité ! Un tel engin n’avait jamais été fabriqué auparavant. Avec mon équipe, nous avons vraiment étés poussés par ce défi technique. Avec un objectif en tête : fournir à l’humanité un outil lui permettant d’explorer 90% des océans, soit la part qui nous est encore inconnue.

Avez-vous suivi un entraînement spécifique pour réussir une telle plongée ? En termes physiques bien sûr, mais également pour ce qui est du pilotage et de la sécurité ?

Il faut en effet beaucoup d’heures d’entraînement pour apprendre à piloter ce sous-marin. Triton Submarines, le constructeur, a inventé une réplique exacte de la sphères de contrôle pour que je puisse m’entraîner – un peu comme un simulateur de vol pour les avions. Cela m’a pris des mois pour maîtriser tous les systèmes et procédures. Nous avons simulé tous les cas d’urgence possibles, tous les scénarios imaginables, pour que je puisse être prêt lors de la première plongée au fond de l’océan Atlantique.

PETITE BIO VESCOVO

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© Bishop Wash (Richards Group)

Quelles sont les défis physiques et mentaux lors d’une telle plongée ? Comment se sent-on dans un sous-marin si étroit ?

Le sous-marin fait à peu près un mètre de largeur, de quoi accueillir deux personnes. C’est comparable au cockpit d’un jet moderne. C’est serré, oui, mais pas inconfortable. En solo, je dirais même que j’ai beaucoup d’espace ! Pour ce qui du défis physique, il n’existe pas vraiment : la sphère de contrôle reste à pression constante, celle de la surface. Pas besoin de décompression donc. Comme tout pilote, je dois seulement être calme et méthodique quoi qu’il arrive.

Pouvez-vous revenir sur vos sensations lors de votre descente à 10 925 mètres ?

La plongée est en fait très calme, très paisible. En fait, on a pas vraiment l’impression d’être en mouvement. Il n’y a qu’à la surface que ça secoue pas mal, le sous-marin n’ayant pas été conçu pour rester stable, seulement pour descendre ou monter. D’où les ceintures, pour éviter d’être trop ballottés par les vagues.

Combien de personnes vous accompagnaient à ce moment-là ?

Il y a, pendant la descente, quelqu’un qui s’occupe de la communication et de la localisation du sous-marin, avec l’aide du bateau principal et d’un autre bateau plus petit. Au total, il y a peut-être 4 ou 5 personnes qui gèrent la descente, et 10 qui travaillent sur la mise à l’eau et la sortie.

Qu’avez-vous vu à cette profondeur ? Qu’est-ce qui vous a marqué ?

J’imagine que vous parlez du point le plus profond des océans ? J’y ai vu quelques concombres de mer – des formes vivantes – ainsi que des amphipodes, des créatures qui ressemblent à des crevettes. Il y a bien sûr une très grande vie microscopique mais je n’ai pu l’observer de mes propres yeux. Une chose est sûre : il y a bel et bien de la vie à cette profondeur. Malheureusement, il y a également la marque de l’homme, car j’y ai trouvé ce qui ressemblait à un petit sac en plastique

© Bishop Wash (Richards Group)

Nous aimerions maintenant revenir sur le sous-marin que vous avez utilisé. Qu’a-t-il de spécial ?

C’est le sous-marin de grande profondeur le plus élaboré jamais construit, avec notamment une sphères de contrôle en titane. C’est un vaisseau qui a les mêmes standards de sécurité que n’importe quel navire commercial. Auparavant, tous les sous-marins étaient considérés comme expérimentaux, ce qui veut dire qu’ils ne pouvaient effectuer deux descentes d’affilée à cause des dommages qu’ils subissaient. Avec celui-ci, nous sommes descendus 5 fois en 10 jours, sans aucun problème.

Pourtant, vous aviez d’autres objectifs en tête, en plus de la prouesse technique.

L’objectif principal était bel et bien d’aller à n’importe quel endroit du fond des océans, de Challenger Deep [le point le plus profond jamais mesuré, ndlr] à l’arctique. À côté de cela, et pour la première fois, nous avons cartographié des fonds marins de la taille de l’Italie. Nous avons aussi découvert 30 nouvelles espèces et collecté de centaines de milliers d’échantillons biologiques. Par ailleurs, nous avons enregistré des données océaniques dans le monde entier, qui vont certainement permettre de meilleurs modélisations climatiques. Tout cela, j’espère, n’est qu’un début.

© Bishop Wash (Richards Group)

Justement, que prévoyez-vous de réaliser maintenant que vous avez battu ce record ?

Nous allons continuer ce programme de plongée en 2020. Je viens juste d’emmener le Prince Albert II de Monaco au fond de la Méditerranée, dans le cadre de plongées ayant pour but d’aider l’armée française à résoudre le mystère de la disparition du sous-marin Minerve en 1968. Je dois également atteindre le fond de la Mer Rouge avec un membre de la famille royale saoudienne. Plus tard dans l’année, tous travaillerons avec Nekton, une organisation qui œuvre pour la préservation des océans. Enfin, nous prévoyons de retourner à Challenger Deep, cette fois-ci avec la première femme à descendre si profond, puis avec le fils de Don Walsh, qui a été avec Jacques Piccard le premier à atteindre cet endroit en 1960.

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