Le tabac semois est extrêmement réputé chez les fumeurs de pipe. Pourtant, il n’a jamais été aussi proche de s’éteindre, et avec lui l’histoire de la vallée belge du même nom, où il est cultivé depuis le milieu du XIXe siècle. À moins que quelques Irréductibles ne parviennent à le sauver.

Ses ongles sont noircis par la terre. Le dos courbé, il n’a de cesse de répéter son geste. Ouvrir — Fermer — Ouvrir — Fermer. La cisaille qu’il tient entre ses mains calleuses s’abat à toute vitesse sur les plants de tabac. En quelques minutes, Antoine Poncelet a créé un long sillon derrière lui. Des plantes, d’un vert puissant, gisent étendues sur le sol. Un, deux, trois sillons, Antoine enchaîne, non sans peine, son travail éreintant.

L’homme est le dernier planteur présent dans la vallée belge de la Semois. Lunettes vissées sur le nez, barbe de trois jours, Antoine n’a que 35 ans mais connaît le poids de sa responsabilité : cultiver le célèbre tabac semois, qui prend racine ici, aux confins d’une vallée dont il a pris le nom.  Le mois de septembre est dévolu à sa récolte.

Son champ principal se trouve à Bohan, dans la commune belge de Vresse-sur-Semois, coincé entre un stade de football en friche et l’épais cours d’eau de la Semois. Cette rivière serpente dans la vallée sur près de 200 kilomètres, de la ville d’Arlon en Wallonie, à Monthermé, dans les Ardennes françaises. Une frontière naturelle idéale près de laquelle les planteurs de tabac aimaient à s’installer.

© Jeanne Fourneau

L’art de planter

Le grand-père et l’arrière-grand-père d’Antoine, déjà, plantaient du tabac. Seul au milieu du champ, le trentenaire perpétue la tradition. À la fin des beaux jours, au début du mois de septembre, il doit couper, en quelques semaines, près de 4.000 plants de semois, répartis sur un peu moins d’un hectare de terre. La récolte est son dû, l’aboutissement de plusieurs mois de travail.

« Avant de couper les plants et les mettre à sécher dans le grand séchoir, je dois d’abord brûler la terre en mars pour détruire les germes. Puis je dois pré-germer les graines qui seront couvertes pour les protéger du gel », explique Antoine. Ce n’est que début juin qu’il plante les semis dans les champs, puis étête ensuite le tabac pour que la fleur n’empêche pas la plante de croître. Le planteur doit aussi vaporiser un produit phytosanitaire sur ses plants pour éviter la progression des gourmands, ces petites tiges néfastes pour la bonne croissance de la plante. « Une fois que j’ai une belle feuille bien verte, là, je peux couper et faire sécher. »

Le grand séchoir à claire-voie de Bohan prend alors le relais. Tout en bois, long d’une cinquantaine de mètres, haut comme un immeuble de trois étages, il jouxte le grand champ et accueille plusieurs milliers de plants, prêts à sécher le temps de quelques semaines. Antoine y entrepose sa récolte. Sous une clôture ajourée, les feuilles de semois vont brunir et perdre leur teint vert.

« Autrefois, les planteurs faisaient même sécher le tabac aux fenêtres des habitations, explique André Robinet, ancien planteur dans la vallée et désormais bénévole dans l’association L’Atelier du tabac. Il faut imaginer l’odeur qui se dégageait de la vallée… De la fin du XIXe à la moitié du XXe siècle, tout le monde vivait pour le semois. Chaque famille ou presque avait un lien avec cet univers. »

 
 
 
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© Jeanne Fourneau

Jusqu’à neuf millions de plants 

Le premier are de semois est planté par Joseph Pierret, en 1856, à une dizaine de kilomètres en amont de Bohan. Des graines de type Kentucky et Dinan d’Appelterre (Flandre-Orientale). Le test est concluant. L’instituteur du village de Mouzaive (Alle-sur-Semois) réitère l’expérience, augmentant un peu plus son rendement chaque année. Ses voisins l’imitent et peu à peu, la quasi-totalité du côté belge de la région se prend à la culture du tabac. Le colza et ses champs jaune vif disparaissent au profit d’un paysage drapé d’une jolie nappe verte. Dans les années 1910, les champs de semois occupent jusqu’à 400 hectares de terre. 800 planteurs cultivent alors un peu plus de neuf millions de plants. Soit 2.250 fois plus que la portion congrue d’Antoine Poncelet.

Aujourd’hui, la vallée a conservé certaines traces de cet âge d’or. Les habitations aux toitures en ardoise, typiques de la région, abritent encore quelques bouquets de tabac séché, entreposés par les habitants dans les recoins de leur vieux grenier. Plus visibles, d’anciens hangars à tabac, désormais à l’abandon, sont disséminés un peu partout. Désaffectés, ils sont les témoins d’une autre époque. Leurs poutres, d’un brun grisâtre, sont habillées d’une légère couche d’humidité. Celle-là même que le semois affectionne tout particulièrement.

Un tabac capricieux

Excessivement sensible, le semois dépend fortement de son environnement. Quand un élément prend le pas sur l’autre, les dégâts peuvent être très importants. « On a perdu deux récoltes en trois ans », déplore Antoine. La faute à une grosse sécheresse l’année dernière et à des pluies diluviennes deux ans auparavant. Toutefois, 2019 semble avoir échappé aux récentes crises. Les feuilles de semois, d’un vert tape-à-l’œil, atteignent aisément les cinquante centimètres, une longueur idéale.

Par Lucas Bidault.

(La suite de cet article est à retrouver en intégralité dans la version papier du 1er numéro de Sphères magazine)

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