Pour l’océanographe et plongeur professionnel François Sarano, il est encore trop tôt pour affirmer que la faune et la flore s’épanouissent pendant le confinement.

Dans votre livre Réconcilier les hommes avec la vie sauvage, paru en janvier 2020, il y a un chapitre intitulé « Qui est le plus fort ? » Votre réponse : les microbes et les virus….

En effet c’est une question qu’on me pose souvent, en s’attendant à ce que je sacre le requin, l’orque, ou l’homme. Je réponds alors en montrant une photo que j’ai prise, où l’on voit une orque mâle d’une envergure titanesque tenant dans sa gueule un jeune lion de mer. Tout semble montrer la supériorité de l’orque. Mais en observant de plus près, on remarque sur la mâchoire droite une énorme nécrose bactérienne…dont l’animal est mort quelques semaines plus tard. Prenons donc un peu de recul : la force musculaire n’a aucun sens. Évidemment, les maîtres du monde sont les microbes, les virus et les bactéries. Ce sont eux qui peuplent le monde. Ils se reproduisent très vite et ont une capacité d’adaptation phénoménale, quand ce n’est pas eux qui provoquent d’énormes changements et nous forcent à nous adapter  – comme on peut le voir aujourd’hui. Notre arrogance vient de notre foi en la médecine qui, croyons-nous, est la solution à tous nos problèmes. Elle a réalisé des exploits impressionnants depuis moins d’un siècle, c’est vrai. Mais un siècle est un fragment de seconde à l’échelle de la planète. La supériorité des virus et des microbes est incontestable à plus grande échelle.

FRANÇOIS SARANO

François Sarano est docteur en océanographie, plongeur professionnel et ancien conseiller scientifique du commandant Cousteau.
© François Sarano

Le virus qui nous maintient à domicile depuis plusieurs semaines n’a pas les mêmes effets sur tous les êtres vivants. On parle beaucoup d’une renaissance de la faune et de la flore depuis qu’une bonne partie de l’humanité est confinée. Partagez-vous ce constat ?

Nous ne pouvons tirer aucune conclusion. Cette vision des choses est de l’instantané. C’est une opinion toute faite pour ceux qui, soudainement, s’aperçoivent qu’il y a du vivant autour d’eux. Parce que quelques animaux s’aventurent là où ils n’avaient pas l’habitude d’aller, et parce qu’effectivement l’humanité a du temps pour observer son environnement. Mais la nature ne vit pas au rythme de BFM TV. Pour ce qui est de la vie sous-marine, on ne peut pas dire que le confinement ait une influence majeure. D’ailleurs je peux aussi vous dire qu’en ce moment même, il est probable que des braconniers s’en donnent à cœur joie.

Pourtant vous parlez souvent de la capacité de résilience insoupçonnée des océans.

C’est vrai, mais cela ne veut rien dire si l’on ne mesure pas cette résilience en années. Il faut du temps long, plusieurs dizaines d’années, voire plusieurs générations pour que des réserves se reconstruisent. Le seul aspect positif de la situation actuelle est que cela permet de recréer un peu de lien à titre individuel. Du lien avec ses proches, et du lien avec la nature. Cela passe par des choses toutes simples, comme un mieux-être familial ou remettre ses pieds nus dans l’herbe humide. Il manque toutefois deux éléments essentiels : la longue durée et l’action politique collective. Sans ça, la logique de non-consommation ne durera pas.

Difficile d’avoir cet accès à la nature, même individuel, lorsque l’on est confiné dans un immeuble.

C’est vrai, mais le rôle des privilégiés qui peuvent le faire est justement de témoigner. Pour le reste, on est dans le domaine de l’action politique : il faut changer nos villes, mettre de la nature partout, et faire disparaître le béton. Parce que je vous l’assure, cette demande de nature est réelle. Elle hurle aujourd’hui. Il ne s’agit que d’y répondre.

© Pascal Kobeh

Quel rôle le monde de la plongée peut-il jouer dans cette réconciliation avec la vie sauvage : précurseur ou mauvais élève ?

Avant tout, nous avons un rôle de témoignage. Nous voyons ce que 99% de la population ne voit pas. En fait, plus qu’un rôle, c’est un devoir. Nous devons alerter sur ce que nous voyons : les effets de la pollution, ou le drame du plastique. J’ai commencé à plonger en mer dans les années 70, à l’ouest de Marseille, dans un endroit qui s’appelle le Cap Couronne. Quand je relis mes carnets de plongée de cette époque, je note que la vie sous-marine était abondante. Nous voyions des langoustes, des homards, et même des petits requins. Aujourd’hui, c’est terminé à cause de notre inconscience et il faut le dire. Sans cesse, il faut alerter. Mais il nous faut aussi raconter les belles histoires et les progrès. Autrement, on tombe dans les travers de la collapsologie, qui est à mon sens contreproductive.

Pourtant vous avez créé, avec votre association Longitude 181, une charte internationale du plongeur responsable. C’est bien qu’au-delà du témoignage, la plongée doit avoir un regard critique sur elle-même.

Contrairement à ce que l’on croit, la plongée ne pollue pas tellement, mais nous avons en effet créé cette charte pour combattre de mauvaises pratiques, qui ont encore cours aujourd’hui. Par exemple, toucher et dégrader les fonds marins, ou encore ignorer les populations locales, les pêcheurs et les riverains auprès de qui nous avons beaucoup à apprendre.

© Pascal Kobeh

Quels ont été les changements notables dans la pratique de la plongée, depuis votre travail avec Cousteau sur le Calypso au milieu des années 80 jusqu’à aujourd’hui ?

Au début, même chez Cousteau, il y avait une grande inconscience. On ne mesurait pas notre impact. On croyait que la mer était un espace illimité à notre disposition. Aujourd’hui nous savons tous que ce n’est pas le cas. C’est une banalité de le dire. Ce qui nous a fait changer à l’époque, moi le premier, est que nous étions des amoureux de la mer. La plongée était difficile, l’équipement rudimentaire, nous avions très froid, mais nous y allions quand même. Puis nous avons progressivement réalisé que nous pourrissions l’objet de notre amour. Alors, nous nous sommes convertis. Je me souviens avoir cassé une branche de corail qui avait peut-être mis 150 ans à pousser, puis d’être sorti de l’eau en me disant que ce n’était plus possible. Beaucoup ont fait ce cheminement-là. C’est venu progressivement, mais c’est venu.

Le temps, cependant, n’apporte pas que des bonnes choses. Car la plongée suit les évolutions de la société. J’ai ainsi vu arriver le plongeur-consommateur, celui qui arrive en disant « j’ai payé, j’y ai droit. » C’est malheureusement une part importante des pratiquants. Ils gaspillent de l’eau, mangent du poisson outre mesure et sont suffisants à l’égard des populations locales. On arrive à des aberrations comme le pillage des lieux que ces plongeurs-consommateurs visitent, par exemple en Mer Rouge où ils viennent admirer les poissons et les déciment en les mangeant. Pour autant, je ne crois pas qu’il faille restreindre. Il faut éduquer. C’est une affaire d’éducation citoyenne, car en la matière il n’y a pas de droit, uniquement des devoirs.

© Gérard Soury

Pourquoi est-ce important, en tant que scientifique, de plonger ?

Imagineriez-vous un ethnologue ne pas sortir de son bureau parisien pour étudier des populations ? Le scientifique doit s’immerger dans les lieux qu’il veut étudier. Il faut connaître, et pas seulement savoir. Connaître, c’est partager un moment de vie avec tous nos sens. Autrement, nous tombons dans l’un des travers de la science, qui est l’accumulation de connaissances. Or, le trop-plein d’informations nous détache du monde. Il devient alors extérieur, et l’on se prend à vouloir le juger, puis le gérer ou l’administrer. La majorité des océanologues étudient des données par satellite ou font des mesures dans des éprouvettes. Très peu vont au contact du vivant. Je connais beaucoup de marins qui connaissent vraiment la mer, sans pourtant savoir beaucoup des choses. Les océanologues doivent plus plonger !

Quelle serait alors la meilleure façon, pour eux, de revenir au contact du vivant : plutôt l’apnée ou la plongée bouteille ?

Je n’aime pas ce débat, et à vrai dire je ne le comprends pas. Ça dépend de la rencontre que l’on souhaite faire. Si l’on veut voir des cétacés, l’apnée, c’est pas mal. Mais pour les baleines à bosse, le recycleur est beaucoup mieux parce qu’elles sont plutôt timides et que les bulles peuvent les effrayer. Même chose pour le sardine run, un rassemblement de milliards de sardines au large de l’Afrique du Sud : l’apnée n’aurait aucun sens s’il s’agit de s’immerger longtemps pour mieux comprendre le phénomène. La technique est uniquement un instrument à notre service.

© François Sarano

Il y a bien un moment où l’analyse scientifique prend le relais sur l’étude de terrain. Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Préparez-vous de nouvelles expéditions ?

Nous profitons du confinement pour analyser les données de notre dernière expédition pour l’étude d’un clan de cachalots à l’île Maurice, en vue d’une publication scientifique. Il y a encore énormément de choses à apprendre. Nous nous intéressons particulièrement au rôle des grands mâles. Contrairement à ce que l’on croit, ils ne sont pas que des reproducteurs, ils ont aussi un rôle social. Nous avons observé que lorsqu’ils reviennent dans le groupe après de longues périodes solitaires, les jeunes cachalots viennent les caresser et s’attroupent autour d’eux. Nous cherchons à comprendre quel type de transmission se cache derrière ces échanges. Il y a aussi le rôle du jeu dans la personnalité des jeunes cachalots, la compréhension de leurs échanges sonores, l’analyse génétique des individus afin de reconstituer des arbres généalogiques… nous ne sommes pas à court de travail. Mais j’ai la chance de ne pas le vivre comme tel : c’est un bonheur de plonger avec les cachalots et de les étudier. Même s’il est probable que nous n’ayons plus d’expédition pour cette année, faute de temps et de budget.

Propos recueillis par Simon Rossi.

“Réconcilier les hommes avec la vie sauvage”, François Sarano et Corine Schaub (Actes Sud, janvier 2020, 240 pages, 20 €)

Immersion dans l’univers
des plongeurs sous-marins

Découvrez le second numéro de Sphères.

En savoir plus

Écrivez-nous à spheresmagazine@gmail.com

Loading cart ...