Comme tous les commerçants, les artisans pipiers ont dû s’adapter à la crise du coronavirus. Comme tout le monde, ils ont été confrontés à une grande incertitude le 17 mars dernier, date du début du confinement. Mais à l’inverse de bien des professionnels, la crise annoncée n’a pas eu lieu. « Il a fallu s’acclimater, confirme le pipier Bruno Nuttens. Changer un peu ses horaires et faire l’école aux gamins. Mais j’ai la chance d’avoir mon atelier chez moi, et je n’ai pas moins travaillé pendant le confinement. À vrai dire, je n’ai pas connu de baisse d’activité : mon chiffre d’affaires est à peu près le même que l’an dernier à la même période. »

© Bruno Nuttens

Même son de cloche chez le réparateur de pipe Nicolas Gutierrez. « Très vite, c’est reparti de plus belle, abonde l’artisan installé à Bélus, dans le sud-ouest de la France. J’ai eu très peur les dix premiers jours. Je n’ai eu aucune commande, ça ne m’était jamais arrivé. Très clairement, je n’aurais pas pu résister à deux mois d’arrêt complet. Heureusement, les commandes sont arrivées. Je n’ai dû perdre que 15% de chiffre d’affaires, alors autant dire que je m’en sors très bien : je continue de travailler et de vendre, je n’ai pas le droit de me plaindre. » Pour le maître-pipier Pierre Morel, les semaines de confinement « n’ont pas changé grand-chose », tant du point de vue de sa routine que de sa clientèle. L’artisan de 71 ans a même connu une augmentation de ses ventes. « J’ai bien vendu, je suis content. J’en ai aussi profité pour alimenter un peu le site web. »

Bruno Nuttens et Nicolas Gutierrez ont également observé un recentrage de leur activité sur la France. C’est en grande partie le fait d’un circuit de distribution fortement perturbé par le coronavirus : la Poste n’assurait plus l’envoi de colis à l’étranger, quand d’autres distributeurs ont vu leur délai de livraison passer de quelques jours à quatre semaines.

Outil parfait du confinement

Dans le lot des citadins partis se réfugier dans des maisons familiales à la campagne, certains ont dû tomber sur de vieilles pipes d’un père ou d’un grand-père. Par désœuvrement, ou parce qu’ils trouvaient enfin le temps nécessaire, ils ont pu les faire restaurer, ou en commander de nouvelles. « Ça a forcément joué, s’amuse Nicolas Gutierrez. J’ai d’ailleurs vendu plus de pipes d’entrée de gamme pendant cette période, signe que plusieurs débutants ont décidé de profiter du confinement pour se mettre à fumer la pipe. »

Pierre Morel dans son atelier © Mathias Benguigui

Les initiés, de leur côté, ont su faire de la pipe l’outil parfait du confinement. Sans possibilité de sortir, ni de dépenser, l’achat d’une pipe neuve a été un agrément indispensable pour affronter les longues journées de confinement. « Normalement, à Pâques puis en mai avec les ponts, on ne fout rien, explique Pierre Morel. Les gens partent en vacances. Mais là, ils étaient coincés chez eux avec, pour certains, de l’argent à dépenser. Une pipe neuve, c’est évidemment un confort supplémentaire pendant le confinement. »

Incertitudes sur les mois à venir

Échaudé par des décennies de fragilisation du secteur, Pierre Morel reste méfiant en ce qui concerne les mois à venir. « Il va y avoir un contrecoup, assène-t-il. Ça va ralentir et on va beaucoup moins vendre. Et puis il faut quand même regarder les chiffres : il y avait 63 pipiers à Saint-Claude en 1923, et aujourd’hui nous ne sommes plus qu’une poignée. » Il est vrai que malgré de bonnes ventes pendant la période de confinement en ce qui concerne les artisans, la profession a subi l’annulation de plusieurs événements clés, à commencer par des salons nationaux et internationaux.

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