Quand Laurent Ballesta croise une créature qui le touche, il lui arrive d’en tirer quelques lignes. Voici une de ses nouvelles, inédite, accompagnée d’un film photographique.

LAURENT BALLESTA

Laurent Ballesta est un biologiste, photographe et explorateur sous-marin français né en 1974 à Montpellier.
Plongeur professionnel, il est notamment connu pour les cinq expéditions sous-marines Gombessa qu’il a dirigées depuis 2013. Il a également cofondé la société Andromède Océanologie, engagée dans la protection des océans.

“Fin de l’été 2007, mes amis et moi sommes du côté de Villefranche-sur-Mer, achevant une campagne de photographies naturalistes en plongée profonde. Le dernier jour, ayant envie d’espace et de ligne droite, je décide de changer nos habitudes. Je descends donc seul à 100 mètres de fond avec un propulseur sous-marin, puis suis pendant près de 40 minutes les immenses pentes sableuses de la région.

Plongé dans la pénombre des grands fonds, je découvre un plaisir nouveau à filer sans m’arrêter systématiquement à la moindre bestiole. Alors que je longe à toute vitesse une pente de vase presque verticale, un éperon rocheux de 15 mètres de haut surgit de la pente. Surpris, je stoppe la machine au dernier moment. Au pied du colosse, le renfoncement profond du surplomb forme une grotte dont les parois semblent bouger. Je mets sous tension un brin d’éclairage et toute la cavité m’apparaît striée de rouge et blanc et ponctuée de bleu. Des milliers de crevettes cavernicoles occupent les lieux. Elles sont si nombreuses qu’elles imposent les couleurs du décor : le rouge des corps, le blanc des antennes, le bleu des œufs sous l’abdomen. Censés vivre entre 200 et 900 mètres, ces petits crustacés peuvent remonter beaucoup plus haut à la faveur de grottes obscures.

Aucune photo ce jour-là : l’eau se trouble très vite, sans doute à cause d’un coup de palme malheureux dans la vase. Riche d’une nouvelle rencontre mais pauvre de sa preuve, j’amorce la remontée de cinq heures. Pris dans le courant, je sortirai de l’eau très loin de là. Serai-je capable un jour de retrouver cet endroit et de revivre cette situation ? […]

Un an plus tard, de retour sur la même zone avec mes amis, nous passons le site au sondeur. Je ne sais pas vraiment où chercher, ma seule certitude est que l’entrée de la grotte est à 96 mètres de profondeur. À force de tourner et retourner, mon entêtement vire à la conviction, et je crois distinguer l’écho du fameux éperon rocheux. Quelques minutes plus tard, nous coulons vers le signal. Miracle ! Le plomb de notre marque, relié à une bouée en surface, tombe au pied de l’éperon. Je le reconnais avant même d’avoir atteint le fond.

Sachant que la lumière de nos éclairages allait affoler les crevettes, nous nous coordonnons : nous rentrons tous les trois en même temps sous le surplomb et créons un arc de cercle autour d’elles. L’équilibre est essentiel, car la vase ultrafine qui tapisse le sol de la grotte peut troubler l’eau en quelques secondes si l’atterrissage ne se fait pas en douceur.

Nous entrons. Par petits sauts saccadés et hésitants, les crevettes fuient les feux pacifiques de nos lampes. J’immortalise comme je peux cette troupe de danseuses sur échasses. Malheureusement, la vase du fond a été agitée. Je râle déjà dans mon embout quand je comprends la situation : ce n’est pas nous, ni même ma palme l’an passé, mais les milliers de petites pattes qui remuent la vase ! […]

Impossible de continuer les prises de vue, nous ne pouvons plus distinguer les crustacés. Aveuglé, je perçois toutefois sur mes joues le doux passage de leurs antennes, la délicate caresse des crevettes.”

Texte par Laurent Ballesta.

(Trois autres nouvelles de Laurent Ballesta ainsi qu’un entretien fleuve sont à retrouver dans la version papier du 2nd numéro de Sphères magazine)

Sphères : petites communautés, grandes histoires

N°2 : les plongeurs sous-marins

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