Pour Koko Lingwala, couturier et sapeur* de Kinshasa, la bouffarde est un accessoire stylistique incontournable, même si lui-même ne la fume pas.

(* Les sapeurs sont des hommes paradant dans les rues du Congo-Brazzaville et de la République Démocratique du Congo vêtus de pièces colorées, excentriques et luxueuses. Leur mouvement, la S.A.P.E, (Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes) va, selon le romancier franco-congolais Alain Mabanckou, « au-delà d’une extravagance gratuite. Elle est, d’après les sapeurs une esthétique corporelle, une autre manière de concevoir le monde – et dans une certaine mesure, la revendication sociale d’une jeunesse en quête de repère. »)

 

Le calme règne le long de cette route poussiéreuse de Kinshasa, en République Démocratique du Congo. Quelques mamans tentent de vendre des légumes verts aux passants circulant entre leurs échoppes, tandis que leurs enfants patientent en espérant que la journée de travail sera bientôt finie.

Difficile de reconnaître le quartier de Lingwala, où résonnent habituellement les exclamations des vendeurs à la sauvette en tout genre et les discussions des hommes et des femmes occupés à déguster de la viande grillée, en se désaltérant avec une bière blonde bien tapée sur une Nganda, la terrasse locale.

CLÉMENT GRÉGOIRE

Clément Grégoire vit à Kinshasa depuis avril 2018 où il y travaille comme professeur de lettres et de langues modernes au lycée belge. Auparavant installé à Strasbourg, le jeune trentenaire travaille également comme journaliste indépendant dans son temps libre.
© Clément Grégoire

Mais dans cette période morose de confinement, durant laquelle toutes ces activités ont dû cesser, un habitant du quartier parvient à apporter un peu de joie à ses voisins. Alors que le soleil répand une douce lumière orangée, marquant l’approche de la nuit, Koko Lingwala marche entre les échoppes et envoie des clins d’oeil à tous ceux qu’il croise. Soudain, l’animation reprend, et chaque pas effectué par le sapeur provoque des rires, des sourires. Certains y vont d’un petit commentaire enjoué : « Koko Lingwala, sapeur, tozo lingi yo ! » (« Koko Lingwala, le sapeur, nous t’aimons ! »)

Des tenues uniques

Chapeau haut de forme décoré d’un tissu léopard (surmontant les dreadlocks), masque et pantalon bariolés, veste longue aux couleurs beiges et brunes, l’homme rayonne de la tête aux pieds. Chaque pièce de vêtements est ornée de raphia, une fibre textile provenant des feuilles de palmier. Il y en a même sur les chaussures. Malgré l’agitation qui l’entoure, il continue d’avancer, imperturbable, paré de toutes ses couleurs tel un paon, sur le chemin jonché de déchets. Il fait même quelques pauses lorsqu’il croise un regard familier.

Couturier spécialisé dans le raphia, Koko Lingwala est connu pour ses défilés en tant que sapeur. Mais il est plus rare de le voir dans cette tenue au sein de son quartier. Âgé de 40 ans, cela fait plus de quinze ans qu’il travaille le textile et qu’il arbore ses tenues, uniques en leur genre, dans différents festivals internationaux. « Tous les vêtements que je fabrique sont réalisés avec ce textile africain, car c’est important pour de moi de porter des vêtements qui rappellent la culture de mes ancêtres et non celle des Occidentaux. »

La culture des ancêtres avant tout

Seule la pipe en bois plantée au bout de ses lèvres en est dépourvue, et détonne dans le dégradé de couleurs que renvoient ses vêtements multicolores. Si l’artiste a bel et bien une bouffarde au coin des lèvres, pas une miette de tabac ne s’y loge. Celle-ci est un simple objet de décoration. « Cela fait partie de l’habillement de tout sapeurs », explique-t-il.  Arrivé au terme de sa parade dans le quartier, et revenu devant la parcelle qu’il occupe avec toute sa famille, il la range d’ailleurs directement.

© Clément Grégoire

Koko ne passe pas inaperçu dans le milieu de la sape kinoise, car il n’incarne pas simplement l’élégance que revendiquaient les premiers sapeurs ou ceux venant de Brazzaville. Dans sa manière de s’habiller et de vivre, celui-ci affirme un retour à l’authenticité de la culture des ancêtres. Quand sa journée de travail touche à sa fin, il préfère se relaxer en consommant du vin de palme, de la guéné ou du chanvre.  « J’aime vivre de cette manière, en ne m’habillant et en ne me nourrissant que d’éléments faisant partie de mon environnement local. »

La cigarette et la bière, il n’y touche pas. Trop occidental à son goût. Son militantisme trouve son origine dans sa rencontre avec le prophète kinois Mangongele. « J’avais 23 ans quand je l’ai rencontré sur un marché de Kinshasa. Il m’a dit que je devais représenter le style vestimentaire de nos ancêtres. » Suivant les préceptes de ce disciple de la religion kimbanguiste, qui rejette tout apport culturel venant de l’Occident, Jésus-Christ compris, il se décide à développer son propre style vestimentaire alliant élégance et retour à la culture des ancêtres – il garde néanmoins, symboliquement, cette pipe “occidentale” des plus classiques.

Membre du collectif SADI (Solidarité des Artistes pour le Développement Intégral) créé par le photographe Yves Sambu, le couturier s’est déjà rendu dans plusieurs festivals de mode pour présenter ses créations. Il devait d’ailleurs, avec sa pipe, participer à plusieurs évènements européens. Mais la crise du coronavirus en a décidé autrement.

 

Par Clément Grégoire.

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