Kevin Sempé est un réalisateur et cinéaste spécialisé dans les tournages sous-marins. À l’occasion de la parution d’une série de six reportages autour d’épaves historiques, il revient sur ce projet qu’il a dirigé pendant deux ans et qu’il présente à l’écran, tout en évoquant son rapport à la plongée sous-marine.

D’où est née la série de reportages sur les épaves qui sera diffusée par Planète + à l’automne ?

En 2017, on organise avec une bande d’amis une plongée en recycleur dans le fleuve Saint-Laurent au Canada, sur l’épave de l’Empress of Ireland. C’est un paquebot qui est entré en collision avec un cargo norvégien en 1914. Une tragédie équivalente au Titanic, mais bien moins connue : sur les 1 477 personnes présentes à bord, 1 022 ont perdu la vie. 

Je réalise un premier film sur ce sujet, qui est repéré par une boîte de production. Ça nous amène à construire ensuite une série documentaire de six épisodes, non pas autour de nouvelles épaves – celle de l’Empress était déjà un peu connue – mais sur la dimension historique de ces bateaux échoués au fond des mers. Nous avons plongé dans la baie de Scapa Flow au nord de l’Écosse, sur les traces du plus grand sabotage de l’histoire. Là-bas,  les Allemands ont coulé une centaine de leurs propres navires en 1919 afin que les Alliés ne mettent pas la main sur leur flotte après la signature du Traité de Versailles. Nous nous sommes également intéressés aux épaves du débarquement américain en Provence, ou encore, lors d’un double épisode, à la Guerre du Pacifique entre les États-Unis et le Japon. Une vingtaine de personnes ont travaillé sur ce projet de plus de deux ans, dont une enquêtrice pour toutes les recherches historiques.

Qu’est-ce qui fait, d’après-vous, l’attrait si particulier pour les épaves chez les plongeurs  ?

Il y a un énorme contraste entre le silence, la lenteur des profondeurs, et la vision d’une histoire qui se rejoue presque sous nos yeux. Ce sont comme des flashs. À 50 mètres de profondeur, on regarde un avion bien conservé, des douches ou des pièces de vaisselle japonaise encore intactes. C’est comme si nous étions au cœur du naufrage !

Dans son numéro 2 consacré aux plongeurs sous-marins, Sphères a sorti une longue enquête sur le désastre environnemental que pourraient engendrer les centaines de milliers de bombes immergées sous les mers. Est-ce quelque chose dont vous avez conscience ? 

Oui. Très souvent, dans les épaves que je visite, il reste beaucoup de munitions et d’obus. Ce fut le cas dans certains bateaux et blindés observés aux Philippines. De mon point de vue, il y a un danger lié à la visite – et parfois au pillage ! – des épaves peu profondes, et beaucoup de personnes qui s’y adonnent n’en ont pas conscience. Mais en ce qui concerne ce problème à plus grande échelle, ce n’est qu’une question d’argent.

© Kevin Sempé

Vous travaillez également pour le cinéma et sur des reportages sous-marins en tout genre, notamment animaliers. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans le monde sous-marin ? 

Je ne vois le monde sous-marin qu’à travers l’écran de ma caméra. Sans ça, je m’ennuie. Ce sont ces instants capturés qui me donnent envie de plonger, et quand je me rappelle les voyages que j’ai faits, c’est via les images que j’en ai tirées. À l’inverse, il me semble, d’autre plongeurs qui vivent d’abord leurs explorations plus intimement.

 Alors qu’en est-il, chez vous, de la dimension contemplative si présente chez beaucoup de plongeurs ?

Je peux moi aussi rester des heures devant un tombant (ndlr : paroi rocheuse sous-marine), jusqu’à remonter à la surface avec 0 bar de pression dans ma bouteille. Mais ce sera pour chercher le meilleur cadrage, la meilleure lumière pour mes images. C’est moins onirique et moins poétique, oui ; mais la beauté du monde sous-marin, je veux avant tout la montrer, faire des films avec. Au début, je voulais juste appliquer mon travail sur terre à des conditions plus extrêmes, c’est-à-dire sous l’eau. Plus tard seulement, c’est devenu une vraie passion.

 
 
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© Kevin Sempé

Vous avez donc commencé par la vidéo avant de vous mettre à la plongée.

Oui, même si je n’ai jamais vraiment suivi de formation pour faire ce métier. Pendant plusieurs années, j’ai d’abord été assistant en photographie et en vidéo, pour la télévision et sur des tournages. Jusqu’au moment où j’ai eu envie de tenir moi-même une caméra puis de me mettre à mon compte. Je plongeais déjà depuis mes huit ans, mais uniquement pour le loisir et avec un niveau 2 seulement. Ma première rencontre avec le monde de la vidéo sous-marine, ce fut lors du tournage d’un documentaire pour France Télévisions et la rencontre avec le fils du commandant Cousteau et Albert Falco, le capitaine de la Calypso. 

À partir de 2012, attiré par le travail en milieux extrêmes, je souhaite faire plus de tournages sous l’eau, alors je passe progressivement mes niveaux de plongée et de scaphandrier tout en réalisant des petits documentaires sous-marins. En 2016, pour une commande, je produis et réalise un documentaire sur la réserve du Larvotto, qui est diffusé au Musée Océanographique de Monaco. C’est là que je rencontre Christian Pétron, l’un des précurseurs de l’image sous-marine, cadreur pour Luc Besson dans Le Grand Bleu et directeur technique des campagnes d’exploration de l’épave du Titanic. Plus tard, il me propose de reprendre sa société Cinémarine – que je co-dirige aujourd’hui un spécialiste de la plongée profonde en recycleur –, à travers laquelle nous montons l’expédition sur le fleuve Saint-Laurent que nous évoquions au début. C’est à partir de ce moment-là que je me suis tourné vers l’écriture de films, la réalisation et la production : afin de ne pas seulement ramener des images, mais des histoires.

Avez-vous d’autres projets en cours ?

Je pars bientôt au Népal pour un projet autour du dauphin du Gange qui, à cause de la pollution et des barrages, a remonté le fleuve jusqu’à se retrouver acculé au pied de l’Himalaya. C’est une espèce en voie de disparition, qui n’a quasiment jamais été observée par des caméras. Par ailleurs, j’écris une autre série autour des paradis oubliés, ces derniers sanctuaires encore très peu explorés en Papouasie ou en Nouvelle-Zélande, par exemple.

© Kevin Sempé

Dans un entretien pour Sphères, l’océanographe François Sarano mettait en évidence les dangers de la plongée touristique de masse. N’avez-vous pas peur, en filmant ces paradis oubliés, d’y ramener du monde et de contribuer à leur détérioration ?

 Non, car nous ne révélerons jamais l’emplacement exact de ces lieux, uniquement les régions qui sont déjà connues. Même chose pour le dauphin du Gange : nous partons avec une équipe de scientifiques qui se basera sur notre collecte d’images et qui aura pour but, à terme, d’établir une réserve pour cette espèce.

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