Dans Antoinette dans les Cévennes, actuellement en salles, Caroline Vignal raconte l’expédition comique et pathétique d’une femme qui part à la recherche de son amant dans les Cévennes, un homme marié avec qui elle a une liaison – expédition qui se transforme très vite en récit initiatique. Le film, très chaleureusement accueilli par la critique, est inspiré du livre de Robert Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes. L’occasion d’interroger la réalisatrice sur ses inspirations et sa pratique de la marche.

Quelle a été la genèse du film ?

Tout a commencé avec le simple désir de filmer les Cévennes, après une marche d’une semaine en famille en 2010 – ma fille avait six ans à l’époque – et un âne. Nous y sommes d’ailleurs retournés en 2011, cette fois-ci avec un âne prénommé Patrick, comme dans le film. Plus tard j’ai lu le livre de Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes, magnifiquement écrit, avec des très belles descriptions des paysages, et surtout très drôle lorsqu’il raconte une sorte de romance d’abord très conflictuelle avec l’ânesse qui l’accompagne. Ça a été le déclic pour l’écriture du scénario, qui s’écarte ensuite du livre pour raconter l’histoire d’Antoinette, cette prof un peu ridicule et larguée, mais attachante, et finalement courageuse.

Êtes-vous, à l’image d’Antoinette, novice en termes de marche au long cours, ou bien est-ce quelque chose qui vous accompagne depuis longtemps ?

J’ai des parents qui ont beaucoup marché, ils m’ont peut-être transmis le virus. Puis j’ai longtemps vécu avec un homme avec qui j’avais très peu de goûts en commun en ce qui concerne les voyages. Notre seul terrain d’entente à ce sujet, c’était les randonnées ! Je me suis donc pas mal baladée dans le Queyras, dans le Tyrol, en Bretagne ; j’ai même plusieurs fois profité de l’offre d’essai du RIF (Randonneurs d’Ile-de-France) pour partir marcher seule ! (Rires) Reste que je ne suis pas une immense marcheuse, même si j’aspire à le devenir. Je crois avoir quelques limites pour ce qui est du confort ou de la durée de l’effort…

Êtes-vous déjà partie faire un pèlerinage ?

Non, mais c’est quelque chose qui m’attire beaucoup. En faisant les  220 kilomètres du Chemin de Stevenson en 2016, au début de l’écriture du scénario, j’ai rencontré beaucoup de vrais pèlerins – notamment un couple de 80 ans qui faisait chaque année un tronçon de Saint-Jacques – et depuis j’ai ça dans un coin de la tête. D’autant plus que je me suis pas mal documentée pour le film, en lisant par exemple les livres de Jean-Christophe Rufin et Alix de Saint-André. Partir loin et longtemps, pourquoi pas en pèlerinage oui, mais plus tard : avec une fille de seize ans qui n’aime pas vraiment marcher – comme tous les ados – ce n’est pas vraiment le bon moment.

© Julien Panié / Chapka Films / La Filmerie / France 3 Cinéma

Dans le troisième numéro de Sphères, Jean-Christophe Rufin explique que les pèlerins sont souvent des multirécidivistes. À vous entendre, c’est aussi le cas des “simples marcheurs” dont vous vous réclamez appartenir.

Complètement. En ce qui me concerne, c’est surtout les rencontres qui m’intéressent ! Tomber sur des gens le soir en auberge, les perdre, les retrouver… Je me souviens d’une dame assez âgée, pas très en forme car elle venait de perdre son mari. Habituellement, elle s’occupait beaucoup de sa petite-fille, mais là elle a dit à sa fille : “Pour une fois, laissez-moi tranquille, je reviendrai quand je reviendrai” ! Elle marchait depuis un moment déjà, sur plusieurs chemins de Saint-Jacques, et clairement, à 70 ans, on voyait en elle les traces d’une renaissance – en tout cas d’un beau moment de vie.

Autre exemple, je me rappelle d’un Belge que nous avons connu dans les Cévennes. Il était en surpoids, et touchait l’équivalent du RSA. Son médecin lui avait dit qu’il fallait marcher pour maigrir, et il a décidé de faire le Chemin de Stevenson avec un énorme sac-à-dos, dormant dans une tente pour économiser. Arrivé à Saint-Jean-du-Gard, il a décidé de continuer. C’est fascinant de se dire qu’avec très peu d’argent et beaucoup d’envie, on pourrait ne jamais s’arrêter de marcher.

C’est un peu un fantasme ? 

Oui, et sans en dire trop, c’est un peu l’idée de la fin du film. C’est quelque chose que j’ai moi-même expérimenté : on a le sentiment que le monde nous appartient, rien ne peut nous arrêter sauf une entorse peut-être. C’est grisant.

La réalisatrice Caroline Vignal © Julien Panié / Chapka Films / La Filmerie / France 3 Cinéma

Pour revenir au film justement, on voit que le personnage d’Antoinette évolue beaucoup, intérieurement, au fil de la marche. À tel point que certains parlent de cet exercice comme d’un pèlerinage intérieur. 

De manière très terre à terre, je pourrais vous dire que c’est très certainement les endorphines que l’on libère en marchant qui provoquent ce changement d’état d’esprit : il y a quelque chose de l’ordre du chimique, de très archaïque (rires). Je crois que c’est aussi lié à l’environnement. Au quotidien, on peut très vite oublier qu’il n’y a rien de naturel dans le fait de vivre en ville, courbés huit heures par jours sur un bureau… alors sur un chemin de randonnée, il faut un petit temps d’adaptation, mais très vite, on se met à penser différemment. 

Et puis il y a aussi la fatigue ! Après une très longue étape entre Finiels et Florac, j’étais complètement vannée – presque high (Rires) – mais aussi plus réceptive, comme si j’avais les yeux plus ouverts sur ce qui m’entourait et sur moi-même. Donc oui, tout cela fait qu’il y a bien un cheminement intérieur dans la marche.

© Julien Panié / Chapka Films / La Filmerie / France 3 Cinéma
© Julien Panié / Chapka Films / La Filmerie / France 3 Cinéma

Vous avez donc choisi de retranscrire à l’écran cette transformation ?

Lors d’un séjour à Saint-Malo, j’étais accompagnée d’une amie qui était en boucle sur sa rupture amoureuse. Elle ne voyait rien de ce qui l’entourait alors que moi je m’attardais, émerveillée, sur les paysages. Dans le film, c’est vrai qu’Antoinette ne s’exclame jamais : “Oh, c’est beau !”. Mais les premiers jours de sa marche, les plans sont serrés, centrés sur elle ; petit à petit, elle se libère, on sent qu’elle commence à faire attention à son environnement, et la caméra l’accompagne.

Comment analysez-vous ce regain d’intérêt pour les pèlerinages, et plus généralement, pour la marche ?

Je n’aime pas faire de généralités, alors je vais juste parler de mon ressenti. Je supporte de moins en moins de faire du tourisme. J’ai l’impression que tout se ressemble, s’uniformise. Je retourne parfois dans des villes que je n’ai pas vues depuis vingt ans, et c’est un choc. Rome, cette ville somptueuse, c’est Disneyland désormais : on la consomme. La question est donc : que veut-on faire de son temps libre ? Marcher est très certainement une bonne alternative, même si elle ne convient pas à tout le monde ! Après le tournage, plusieurs personnes de l’équipe ont voulu faire le Chemin de Stevenson. Certains ont adoré, d’autres se sont dits : quelle idée à la con ! Tant mieux d’ailleurs : je ne voudrais pas d’une forme d’uniformisation par la marche. 

Film français de Caroline Vignal. Avec Laure Calamy, Benjamin Lavernhe, Olivia Côte, Marie Rivière (1 h 35).

diaphana.fr/film/antoinette-dans-les-cevennes

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Pedestria est depuis 2003 une agence indépendante de randonnées, spécialiste de sentiers thématiques comme Le Chemin de Stevenson, Compostelle, St Guilhem, le Tour de l’Aubrac, le sentier des Douaniers en Bretagne…

Cette structure familiale attache de l’importance à la qualité de ses prestations. Elle a visité tous les hébergements avec qui elle travaille et apporte le plus grand soin au dossier de voyage d’un circuit. Elle rédige des dossiers culturels très complets.

Elle a été la première agence à intégrer une application de randonnée qui sert à la fois de GPS et d’audio-guide culturel. Les informations géo-localisées se déclenchent au fur et à mesure de la progression du randonneur.

Pour éviter les mésaventures d’Antoinette, confiez votre projet à une équipe expérimentée !

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