Il a un CV long comme un tronçon de GR65 : médecin, humanitaire, conseiller ministériel, ambassadeur, académicien et bien sûr, écrivain. Parmi ses livres, Immortelle Randonnée (2013) se distingue par son caractère autobiographique. Dans ce récit fleuve d’une expédition vers Compostelle, Jean-Christophe Rufin trace son sillon entre détails prosaïques sur les vicissitudes du pèlerin, parcours introspectif, considérations historiques et itinéraire spirituel.

Le succès est immense, faisant de son auteur l’ambassadeur des milliers de jacquets modernes qui se sont précipités dans ses pas après avoir lu ses lignes. Loin d’être habité par la foi, cet amateur d’alpinisme est plus attiré par les cimes de ses montagnes de Savoie que par les cieux. Et ses plus de trois semaines passées sur le Camino del Norte en 2011 restent à ce jour sa seule aventure pèlerine.

On pourrait croire à un malentendu, à moins que cette position en surplomb — celle de l’écrivain — soit justement la raison de l’écho rencontré par son expérience du Chemin. Une attitude qui lui permet d’analyser les motivations du pèlerin, d’ironiser sur ses angoisses et son entêtement, de comprendre enfin l’engouement pour les pèlerinages dans un monde sécularisé, obsédé par la vitesse. Avec humour et finesse, Jean-Christophe Rufin découpe, dans la silhouette du pèlerin rêvé, celle du pèlerin réel.

Votre livre Immortelle Randonnée, Compostelle malgré moi (2013) s’est vendu à plus de cinq cent mille exemplaires. Ne craignez-vous pas d’avoir embouteillé le Chemin à vous seul ?

C’est toujours mieux que de l’avoir vidé ! En fait, c’est plutôt marrant parce qu’après le succès de ce livre, c’est surtout le chemin que j’ai emprunté, celui du Nord, qui a connu une grosse affluence. Alors qu’il est traditionnellement peu fréquenté ! Début septembre, j’étais au festival du livre de Cassis, un homme est venu me voir et m’a dit : « J’ai lu votre livre et quand je suis arrivé à la page quatre-vingt- un, j’ai acheté un sac à dos et je suis parti. » Sa femme, à côté, m’a remercié en glissant : « Ça m’a fait des vacances ! » [Rires.]

© Mathias Benguigui

Lors de votre pèlerinage, vous racontez justement avoir évité les autres pèlerins, alors même que l’affluence n’était pas comparable à aujourd’hui. Pourquoi avoir choisi de voyager seul ?

C’est comme pour les gamins qui partent en stage de langue avec des copains de l’école : on sait qu’au final, ils ne font que parler français. Je fais d’ailleurs une expérience similaire dans l’alpinisme, on est toujours deux ou trois par cordée, et je peux vous dire qu’on ne raconte que des conneries. Dire que la montagne vous élève l’esprit, c’est très bien en interview, mais si un jour on nous met un micro, le résultat sera lamentable. C’est la même chose pour la marche. Être seul vous rend bien plus perméable à l’inconnu, à la rencontre et à l’échange.

Et depuis cette première expérience, vous n’avez pas fait d’autres pèlerinages

En fait, je ne suis pas vraiment un adepte de ce genre d’excursion. Je n’étais même pas parti pour faire Saint-Jacques à la base ! Quand je suis revenu de mon poste d’ambassadeur, il fallait que je revienne sur terre. Le chauffeur, les réceptions, tout ça, c’était très bien, mais il y a d’autres moyens de vivre, plus simplement. Au départ, je voulais seulement faire une longue et grande marche, mais je n’avais pas spécialement l’idée de faire Compostelle.

© Mathias Benguigui
© Mathias Benguigui

Dans ce cas, pourquoi avoir choisi Saint-Jacques plutôt qu’un autre ?

J’ai d’abord regardé les chemins de randonnées autour de chez moi, dans les Alpes. Puis, je me suis dit que je connaissais déjà trop bien la région, j’y suis toute l’année. Un jour, je suis tombé sur un article abordant la grande traversée des Pyrénées, et j’ai voulu faire la Haute route pyrénéenne, celle qui passe par les sommets. Mais le problème, c’est que c’était en mai, donc un peu tôt dans la saison car il y avait encore de la neige. Alors, j’ai commencé à me renseigner sur les Chemins de Saint-Jacques, en particulier celui du Nord, plus rude et moins balisé. Ça a été un glissement, puis une fascination ; je suis presque parti malgré moi.

À l’inverse de ceux pour qui Saint-Jacques-de-Compostelle semble être l’aboutissement d’une vie entière de préparation.

Exactement. Autrefois, pour beaucoup, le rêve d’une vie, c’était le pavillon de banlieue avec jardin. Maintenant, peut-être parce que tout est plus friable, certains considèrent le pèlerinage comme le fait d’armes majeur d’une vie. Ils y placent la totalité de leurs espoirs, se préparent pendant des années, lisent tout sur le sujet et en sont complètement imprégnés.

Un entretien issu du 3ème numéro de Sphères magazine

144 pages consacrées à l’univers des pèlerins

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Quel est le risque ?

Celui de déchanter. Après, personne ne m’a jamais dit : « J’ai été déçu par Saint-Jacques ». À la rigueur, on peut ne pas aimer la ville de Compostelle, qui ne correspond pas à nos attentes avec ces marchands du temple qui vendent de la coquille à gogo. Mais on est rarement déçu par le Chemin. Le pèlerinage apporte toujours quelque chose, même si ce n’est pas ce que l’on s’était imaginé. C’est pourquoi le pèlerin est souvent un multirécidiviste. Surtout pour Compostelle. Depuis l’extérieur, on a l’impression que le pèlerinage est orienté, qu’il va quelque part. Mais en fait, ce quelque part n’existe pas. On se rend compte que le but du Chemin, c’est le chemin. Les pèlerins sont donc des gens qui recommencent. Un peu comme des toxicos, ils ont besoin de leur dose régulièrement. [Rires.]

© Mathias Benguigui

Vous êtes donc parvenu à vous sevrer ?

Je ne voulais pas m’enfermer dans ce « circuit ». Peut-être parce que je vis une bonne partie de l’année en montagne et que je fais déjà beaucoup de randonnées avec bivouacs. Je ne suis donc pas certain de refaire un jour un pèlerinage sacré, sauf peut-être Shikoku au Japon, qui est plus sincère, car infini : il y a une boucle de quatre-vingt-huit temples, mais quand on est revenu au point de départ, rien ne nous empêche de le refaire. On comprend mieux, j’imagine, que ce n’est pas l’arrivée qui compte, mais la route en elle-même.

Vous pourriez, comme certains, faire un pèlerinage sur la tombe de Jim Morrison au Père Lachaise, ou à Colombey-les-Deux-Églises…

Oui, ou dans la maison de Claude François… On peut tout mettre derrière le mot pèlerinage. Toute commémoration en est un, d’une certaine manière. Mais pour moi, il doit y avoir une dimension physique. Je réserverais le terme de pèlerinage — même si personne n’en a la propriété — à l’exploration lente et à pied. Compostelle à vélo, ce n’est pas pareil : il y a cet objet qui fait écran au dépouillement, à la lenteur. De la même façon, la durée de l’effort compte beaucoup. Une heure de marche, ce n’est pas un pèlerinage. Il faut que le temps de déplacement à pied soit le cœur de votre journée. Si votre truc dans la vie, c’est Claude François ou Dalida, ça peut aussi fonctionner. Ça dépend de vos convictions et de votre sensibilité.

Et qu’en est-il pour les pèlerins de Compostelle ?

Là aussi, les motivations sont très variées. Il y a d’abord le public catholique : celui des paroisses, pionnier, organisé, fidèle. Ensuite, il y a un public spirituel, pas forcément chrétien, qui est à la recherche d’une émotion mystique, sensible au côté historique du Chemin, aux monuments. Vous avez également les écolos au sens large, c’est-à-dire ceux qui veulent des vacances vraiment nature, qui dorment par terre. On rencontre aussi des personnes qui veulent s’affiner un peu la silhouette. En général, sur le Chemin, on perd du poids : par la répétition, par la durée de l’effort, le corps s’adapte et on revient en forme.

Et enfin, il y a les dragueurs. [Rires.] Pardon, ce ne sont quand même pas les dragueurs de boîte de nuit mais, comme on dit, des « âmes seules ». Souvent des femmes d’ailleurs, et des hommes aussi parfois, tous d’un certain âge, qui ont déjà eu d’autres vies et qui se retrouvent seuls après un décès ou un divorce. Forcément, sur les chemins de Compostelle, ils croisent des gens qui partagent les mêmes goûts. Une certaine proximité se crée et, sous la tente… ça peut déraper. [Sourire.]

(…)

La totalité de cet entretien est à retrouver dans : Sphères n°3 – les pèlerins

Sphères n°3 – les pèlerins

 

144 pages

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