Une longue enquête réalisée par le carme Conrad de Meester, publiée le 8 octobre 2020, accuse la mystique française Marthe Robin, proclamée “vénérable” en 2014, de plagiat et de fraude. Elle affirmait être paralysée, sujette à des visions et se nourrir exclusivement d’hostie. Plus de 100 000 personnes s’étaient rendues en pèlerinage à son chevet.

En bonne légende du catholicisme, Marthe Robin attirait à elle de nombreux pèlerins, qui pénétraient dans sa chambre sombre – elle avait les yeux fragiles – pour s’agenouiller à son chevet et écouter ses bonnes paroles. Voilà qu’on dit qu’elle a menti. Beaucoup menti. Dans un livre posthume (1) paru le 8 octobre, feu le religeux belge Conrad de Meester accuse la sainte figure de « fraude mystique », questionnant à la fois la réalité de sa paralysie et de ses visions, comme la véracité de ses écrits, qu’il dénonce comme étant en très large partie du plagiat. Selon les 400 pages sans concession de son récit, Marthe Robin, pourtant déclarée « Vénérable » par le pape François en 2014, est une imposture.

Spécialiste de la mystique, le carme déchaux Conrad de Meester a déjà étudié les écrits d’Elisabeth de la Trinité et Thérèse de Lisieux quand, en 1988, alors que se profile le procès en béatification de Marthe Robin, il est sollicité pour examiner ses textes. S’ensuit un travail méticuleux, qui le mène à signer, en 2012, un contrat avec les éditions du Cerf pour la future publication d’un ouvrage sur le sujet. C’est le manuscrit tiré de ces années de labeur que son supérieur retrouve dans un tiroir après la mort de Conrad de Meester, en décembre 2019.

Marthe Robin dans son lit

Son contenu présente Marthe davantage comme une mystificatrice que comme une mystique. Tout est mis en doute : la paralysie qui interdit toute sa vie à Marthe de quitter la chambre de sa maison natale de Châteauneuf-de-Galaure (Auvergne-Rhône-Alpes), les stigmates qui apparaissaient sur son corps, ses visions extatiques, l’absence de nourriture pendant cinquante ans exceptée l’hostie … Le père Bernard Peyrous, un temps postulateur [ndlr : personne chargée d’évaluer la dévotion qui s’est développée autour d’une personne dont la vie est considérée comme chrétiennement exemplaire], avait déjà fait état de ses soupçons dans un livre publié en 2006 (2) : « Si ses jambes sont paralysées, il est certain que Marthe tente de se déplacer quand ses bras lui répondent. (…) Elle agit donc ainsi la nuit, dans les périodes où cela est possible. »

Plagiat

Après avoir passé en revue ces mises en scène, Conrad de Meester se penche sur les écrits de la « sainte de la Drôme ». Et il déchante : « La quantité d’emprunts effectués, et le fait que Marthe elle-même ne les avait jamais signalés, me déconcertait. » Si le carme n’est pas certain de connaître la liste complète des auteurs que Marthe Robin a recopiés dans son journal, il en dénombre une petite trentaine, parmi lesquels Catherine de Sienne, Élisabeth de la Trinité, Véronique Giuliani, saint Bonaventure et Marie-Antoinette de Geuser.

La maison de Marthe Robin

Autre fait troublant : étant paralysée, Marthe Robin faisait appel à des scribes bien identifiés qui notaient surtout ses missives. Mais d’autres traces écrites, comme les descriptions de ses visions, sont reconnaissables à leur écriture, bourrée de fautes d’orthographe. Une question vient à l’auteur : « Connue comme entièrement paralysée et vénérée comme une sainte, serait-elle l’auteure clandestine de toutes ces “écritures inconnues” ? »

L’ouvrage de Conrad de Meester, inachevé, n’aborde toutefois pas la période des années 1950 au 6 février 1981, date de l’énigmatique mort de Marthe Robin. Elle a été retrouvée dans sa chambre en grand désordre par Georges Finet, son père spirituel avec qui elle a fondé les Foyers de charité – des communautés de laïcs et de prêtres qui proposent des retraites spirituelles. Selon lui, elle portait des chaussons au pied, fait troublant pour la sainte qui se disait paralysée.

« Rien qu’une attaque de plus »

Pour Marie-Evelyne Bédrune, tout cela n’est qu’« une attaque de plus » sur la sainte de la Drôme. La présidente de l’association Les Amis de Marthe Robin organise depuis 2013 des pèlerinages à la demeure de Châteauneuf-de-Galaure. L’ouvrage de Conrad de Meester ne la déstabilise pas : « Je suis en pleine sérénité. Cette affaire est risible, les arguments avancés dans le livre sont connus depuis longtemps et répertoriés dans la positio [ndlr : le document qui a servi de fondement à l’Église catholique pour juger de l’authenticité de la vie chrétienne de Marthe Robin]. » Citant un texte de quinze pages publiés par Sophie Guex, postulatrice de la cause de béatification de Marthe Robin depuis 2018, elle assure que la paralysie était bien réelle et que le fait qu’elle ne se nourrisse pas en découlait. Quant au plagiat, elle le balaie : « Les écrits de Marthe sont bien sûr inspirés de mystiques qui l’ont précédée et dans lesquels elle retrouvait les visions qu’elle avait. Mais on ne peut pas dire qu’elle les a plagiés alors que son journal n’était pas destiné à être publié ! » Reste à élucider le mystère des chaussons. Là, Marie-Evelyne Bédrune botte en touche : « C’est un acte du démon ».

Le dossier de Marthe Robin est complexe. Nul ne nie ses qualités, une foule de témoignages de pèlerins l’ayant rencontrés dans sa chambre obscure s’en font l’écho, et Conrad de Meester lui-même les énumère dans son ouvrage : intelligence, intuition, sensibilité, affection, endurance…  Mais le fait que Rome ait obstinément refusé de dialoguer avec le carme malgré la minutie de son travail pose question.

 

Par César Marchal.

 

(1)  La fraude mystique de Marthe Robin, Conrad De Meester, Éditions du Cerf, 2020.  

(2)  Vie de Marthe Robin, Bernard Peyrous, Editions de l’Emmanuel et Editions du Foyer de Charité, 2010.

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