Entre le 16ème et le 18ème siècle, les familles aristocratiques envoyaient leurs rejetons mâles accomplir leur « Grand Tour », soit un long voyage d’éducation à travers l’Europe. Un siècle plus tard, les romantiques ont repris cette tradition pour s’embarquer dans des pèlerinages artistiques.

C’était une époque où l’on pouvait voyager librement. À condition d’être un jeune homme. À condition d’être un jeune homme riche et bien né. Entre le 16ème et le 18ème siècle, les familles aristocratiques envoyaient leurs rejetons mâles accomplir leur « Grand Tour » : un voyage d’éducation de plusieurs années à travers l’Europe, destiné à parachever leurs études. Au programme, approfondissement des humanités grecques et latines, rencontre avec les élites administratives, diplomatiques et militaires des pays visités, mais aussi découverte du vaste monde, en dehors du carcan des collèges nationaux.

William Turner, Le Pèlerinage de Childe Harold – Italie (1832)

Un outil de formation des élites

Déjà à la fin du Moyen Âge, les fils de la noblesse accomplissaient leur peregrinatio academica, une visite dans les universités du Sud du continent européen, alors en pleine expansion. Plus tard, les Anglais furent les premiers à institutionnaliser la pratique du « tour » dans certains pays du continent comme outil de formation des futures élites. « L’âge d’or du Grand Tour a vu les jeunes aristocrates de tous les pays d’Europe partir en France, en Italie, en Allemagne, dans les Provinces-Unies devenues aujourd’hui les Pays-Bas, et même dans certains pays du Nord de l’Europe. C’était devenu une pratique institutionnalisée », explique Gilles Bertrand, professeur d’histoire moderne à l’Université de Grenoble et auteur de Le Grand Tour revisité

Au retour, cette jeunesse devait avoir acquis les connaissances nécessaires pour intégrer les instances dirigeantes qui leur étaient destinées. C’était aussi un moyen commode pour faire oublier aux jeunes hommes quelques amours indignes qui, avant leur départ, compromettaient leur rang ; un franc succès, la liberté du voyage étant aussi propice à des escapades érotiques qui forgèrent leur éducation sexuelle. La bonne vieille excuse du séjour linguistique.

Couverture d’une édition de 1825 du Pèlerinage de Childe Harold par Lord Byron

Pèlerinages artistiques et littéraires

Au 19ème siècle, les artistes romantiques furent largement influencés par cette tradition finissante du Grand Tour, dont la mémoire restait très forte en raison des multiples publications de récits de voyage qui en découlaient. Les romantiques, accompagnés de leur égo, ont emprunté les mêmes routes, mais la démarche n’est plus celle d’un parcours de formation destiné à vérifier les connaissances apprises. « Il y a eu au cours du 19ème siècle un regain d’intérêt pour les pèlerinages religieux vers Rome ou Jérusalem, grâce à de nouveaux moyens de transport et en opposition au scientisme naissant, reprend Gilles Bertrand. Cette mode a aussi généré des pèlerinages littéraires et artistiques chez les romantiques et leurs épigones, sous une forme individuelle, historique et morale plutôt que proprement religieuse. Le premier exemple est François-René de Chateaubriand avec son Itinéraire de Paris à Jérusalem en 1811. » C’est donc par un abus de langage que l’on parle de Grand Tour pour ces voyages initiatiques qui furent vécus comme des pèlerinages essentiellement tournés vers l’intériorité des auteurs.  

Cette pratique donna naissance à des œuvres célèbres en leur temps, notamment Le pèlerinage de Childe Harold (1812-1918) par Lord Byron. Dans ce long poème en quatre chants – surprise, c’est autobiographique – l’auteur décrit les errances mélancoliques du jeune Harold à travers le Portugal, l’Espagne, l’Albanie, la Grèce, la Belgique, la Suisse, et l’Italie. L’ouvrage eut une grande influence sur tous les arts et fut de nombreuses fois adapté, notamment par William Turner qui en fit un tableau intitulé Le Pèlerinage de Childe Harold – Italie (1832) ou par Hector Berlioz qui y consacra sa Symphonie en quatre partie avec alto principal « Harold en Italie » (1834).

Le bien nommé deuxième mouvement d’Harold en Italie par Hector Berlioz : « Marche des pèlerins chantant la prière du soir »

L’expression de « Grand Tour » aurait donné naissance à la notion de tourisme, d’abord réservée aux villégiatures thermales des privilégiés avant de se populariser au cours du 20ème siècle. Mais l’avatar moderne du Grand Tour a davantage à voir avec le programme Erasmus qu’avec le tourisme de masse, quand bien même il aurait un pèlerinage comme haute et noble motivation.

 

Par Simon Rossi.

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