À première vue, c’était une vieille machine à écrire emmêlée dans un filet de pêche. Dans les eaux froides et troubles de la Baltique, une équipe d’archéologues sous-marins a en fait remonté, le 11 novembre dernier, une machine Enigma, le célèbre objet de chiffrement utilisé par les nazis pour coder leurs communications pendant la Seconde Guerre mondiale. Florian Huber, l’un des pilotes de l’opération, revient sur les circonstances et les conséquences de cette découverte hors-norme.

Quelles étaient les circonstances de cette plongée en mer Baltique, au mois de novembre dernier ? 

Une amie qui travaille pour le WWF (ndlr : Fonds Mondial pour la Nature) nous a indiqué qu’ils souhaitaient mettre en place un programme pour nettoyer les fonds marins des filets de pêche abandonnés – aussi appelés filets fantômes. Normalement, on cherche ces filets autour des épaves, mais avec un tel procédé, beaucoup restent invisibles. La nouvelle méthode consiste à arpenter la mer en scannant les fonds marins, à plonger pour vérifier qu’il s’agit d’un filet puis à l’extraire.

© Florian Huber

Bref, une mission relativement standard quand on est archéologue sous-marin ?

Plutôt, oui. Je travaille principalement dans la mer du Nord et dans la Baltique. Je fais beaucoup de recherches sur des sédiments qui datent de l’âge de pierre – il y a plus de 6000 ans – et qui se retrouvent aujourd’hui à six mètres de profondeur à cause de la montée des eaux. 

Il m’arrive également de travailler sur des épaves. Des « anonymes », mais aussi d’autres plus connues, comme celle de Mars, le navire de guerre suédois disparu en 1564. Toutes ont une histoire à raconter. 

Comment en êtes-vous arrivé à faire ce métier ?

Comme beaucoup, j’ai commencé par la plongée, à l’âge de 15 ans. Puis j’ai étudié l’archéologie avant de découvrir qu’il était possible de coupler les deux. J’ai donc suivi une formation de plongée scientifique. Depuis six ans, je suis à mon compte et j’ai créé une entreprise avec quatre amis : nous travaillons pour des instituts de recherche mais aussi pour des médias avec la production de documentaires.

© Florian Huber

Vous étiez donc sur cette mission pour le WWF… 

(Il interrompt) Quand un de mes collègues et ami remonte à la surface et me dit : « C’est bien un filet. Mais il y a une drôle de machine à écrire coincée à l’intérieur. » Ça n’a aucun sens : que ferait une machine à écrire au fond de la Baltique ? Nous nous trouvions dans la baie de Gelting. En 1945, c’est ici qu’a eu lieu l’opération Regenbogen (« arc-en-ciel »), dirigée par l’amiral Karl Dönitz, au cours de laquelle la marine allemande s’est sabordée pour que les bâtiments ne tombent pas aux mains des Alliés. Plus de 50 sous-marins ont été détruits. J’avais connaissance de cet épisode et j’ai dit, sans trop y croire : « Et si c’était une machine Enigma ? »

À cause d’une tempête, mais aussi parce que d’autres travaux étaient en cours, nous n’avons pu revenir sur place que deux semaines plus tard, le 11 novembre. Entre temps, j’ai fait quelques recherches et me suis mis à croire à la piste Enigma. Cette fois-ci, j’ai plongé. La visibilité était très mauvaise, et l’objet emmêlé dans le filet de pêche. Avec la permission des autorités, nous l’avons remonté ; une fois sur le pont du bateau, aucun doute possible : c’était bien une machine Enigma. Elle est désormais au musée archéologique de Schleswig, en Allemagne, pour restauration.

Pour quelle raison est-ce une découverte historique ?

Il y a deux choses. Nous pensions que seuls des sous-marins – équipés d’Enigma M4 –  avaient été détruits lors de l’opération Regenbogen. Or, nous avons remonté une Enigma M3. Rien ne peut être affirmé avec certitude, mais cela tend à prouver que parmi les navires sabordés, certains opéraient également en surface car on sait que seuls ces derniers étaient équipés de M3. Par ailleurs, toutes les machines Enigma aujourd’hui conservées ont été sorties de caves ou de greniers oubliés, et on ne peut retracer leur histoire. La nôtre, si !

Ensuite, notre découverte a fait un peu de bruit parce qu’elle est entourée d’un double mystère (Rires). Celui du monde sous-marin d’une part, couplé à celui de la machine Enigma, un objet fascinant en lui-même ! Il n’y a qu’à voir le succès qu’a eu le film Imitation Game (2015, réalisé par Morten Tyldum). D’après beaucoup d’historiens, si Alan Turing n’avait pas réussi à craquer le code, les Alliés auraient mis bien plus de temps à gagner la guerre ! C’est une histoire incroyable.

© Florian Huber
Comment vivez-vous cette soudaine notoriété ?

(Rires) Dans une semaine, on m’aura oublié ! Une fois au calme, j’espère écrire une publication scientifique sur les machines Enigma. Je suis également ravi de l’effet collatéral de cette affaire : beaucoup de personnes ont ainsi entendu parler du problème écologique que représentent les filets fantômes.

Mais plus globalement, c’est une drôle d’histoire, car elle est née d’un pur hasard. Peut-être a-t-elle permis au public d’oublier un instant Trump, le coronavirus, et de plonger dans un autre monde ?

 

Propos recueillis par Simon Rossi.

Sphères : petites communautés, grandes histoires

N°2 : les plongeurs sous-marins