Ils connaissent bien la peste noire ou la grippe espagnole, mais depuis près d’un an maintenant, c’est le coronavirus qui gangrène leur agenda. Alors afin d’éviter que 2020 ne soit une année vide, certains reconstitueurs ont redoublé d’inventivité pour trouver des parades à la pandémie et réaliser malgré tout leurs représentations historiques.

Le coronavirus perturbe en 2020 l’immense majorité des commémorations historiques. Celle de l’Armistice de 1918 n’y a pas échappé. Mais les reconstitueurs n’ont pas laissé leurs costumes d’époque au placard pour autant. Les Diables bruns, privés de représentations publiques, ont par exemple décidé de se mettre à la vidéo pour poursuivre leur initiative, avec le court-métrage Souvenir, j’écris ton nom, posté sur YouTube la veille de l’Armistice du 11 Novembre, aidés par le Souvenir français du Tarn et la municipalité de Montespan. 

Notre objectif était d’inciter à se rappeler que le 11 Novembre n’est pas qu’un jour férié, explique Cédrick Meine, président de l’association. Presque tout a été annulé cette année alors on a cherché des solutions. Pas juste pour exister, mais pour continuer à faire passer notre message.” Le court-métrage amateur montre ces soldats, spectres du passé, touchés de voir arriver les élus municipaux devant le monument aux morts pour leur rendre hommage, un 11 novembre. Et alors que l’on croit les villageois indifférents, certains finissent par se réunir pour participer à la cérémonie. La vidéo s’achève sur les regards émus des fantômes guerriers.

La mairesse de Montespan, village de 486 âmes, a accepté avec plaisir de participer au tournage. Marie-Christine Llorens admet que les gestes barrières n’ont pas été respectés tout le temps – aucun figurant, par exemple, ne porte de masque -, mais elle estime que ce court-métrage était important. “Ici, il n’y a aucun commerce. La vie associative en revanche est très active et en ce moment, elle est en souffrance. Le lien social meurt”, s’inquiète l’élue.

© Marie-Virginie Delaprune

Des masques façon “gueules cassées”

Il est difficile, même impossible de recenser le nombre de reconstitutions annulées en 2020 en raison du coronavirus. Les associations que nous avons contactées dénombrent entre 5 et 20 annulations chacune, qu’il s’agisse de reconstitutions publiques, ou d’interventions dans des écoles ou des musées. Les événements qui ont pu être maintenus se sont déroulés pour la plupart dans des conditions sanitaires strictes : port du masque obligatoire, public tenu à l’écart avec des cordons, contacts physiques proscrits … jusqu’à provoquer des non-sens historiques. Difficile, quand on est passionné d’histoire, de porter un masque chirurgical tout en incarnant un soldat napoléonien.

Alors, les reconstitueurs se sont creusé les méninges pour respecter à la fois l’obligation du port du masque et l’historicité des scènes jouées. Lors du week-end de reconstitution de la Première Guerre mondiale au musée de la Grande Guerre à Meaux, en septembre dernier, Marc Bertin a eu l’idée de réaliser des masques façon “gueules cassées”, ces prothèses faciales en résine ou silicone que certains soldats portaient pour dissimuler leur visage broyé par des éclats d’obus. Reconstitueur dans l’association Hogbull Squad, spécialisée dans la Seconde Guerre mondiale, Marc s’apprêtait, sur invitation de l’association Les héros du passé, à participer à sa première reconstitution sur la guerre de 14-18. “J’avais passé des mois sur mon costume et investi des centaines d’euros, explique ce passionné d’histoire originaire du Loiret. Six jours avant cette sortie, on nous dit qu’il faudra porter un masque. Je trouvais cela dommage de “gâcher” ma tenue avec ce détail. Je me suis demandé alors ce que je pouvais faire d’historique et j’ai eu une espèce d’illumination”. Faute de temps, Marc Bertin a dû se contenter de papier mâché pour réaliser ses masques, qu’il a ensuite maquillés avec des kilos de fond de teint et de blush. 

Pour Murielle Freund, en revanche, pas question d’ajouter à son costume un masque “disgracieux et anachronique”. Présidente d’Historia Tempori, une association de reconstitution multi-époques située dans la région toulousaine, elle dit avoir décliné les invitations qui exigeaient le port du masque. “Avec les costumes, c’est complètement antinomique. Quand c’était possible, on ne portait pas de masque en extérieur, il y a des dérogations pour les performances artistiques”, détaille l’avocate en droit des sociétés. Une fois, nous avons dû le porter car nous étions au milieu du public, au musée de l’aéropostale, à Toulouse, mais les adhérents n’ont pas apprécié.

© Marie-Virginie Delaprune
© Marie-Virginie Delaprune

Au bal démasqué

En attendant de pouvoir de nouveau esquisser des figures de quadrille sur le parquet verni des salles de bal, Héloïse Marchal peaufine ses prochaines tenues. Avec des amies, elle a organisé cette année des réunions Zoom de couture. “On s’appelle, on se raconte des commérages et on avance sur nos costumes”, résume cette Parisienne, directrice conseil dans la publicité. Passionnée d’habits d’époque, elle a découvert l’univers de la reconstitution avec des cours de cheval en amazone puis est entrée dans une association de danse historique autour du XIXe siècle, avant de créer la sienne, Paris qui danse, avec des amis. “On est un peu vus comme des royalistes tarés, s’amuse-t-elle, mais j’adore. Il n’y a pas beaucoup d’événements qui sortent du quotidien”. Son association de danse a eu moins de chances que d’autres en 2020 : toutes les représentations ont été annulées. “La danse, c’est ce qu’il y a de pire en pleine pandémie. Il y a forcément du contact, on n’a pas pu se réunir”, se désole-t-elle au téléphone. 

Plus généralement, les reconstitutions en public restent une grande inconnue pour 2021. Fabrice Seconda, président de l’Association ardennaise napoléonienne du 12e de ligne, se remet difficilement de l’annulation de la commémoration des 150 ans de la bataille de Sedan. “J’ai encore du mal à en parler, commence l’éducateur spécialisé de 56 ans. Ça a été un coup dur. Nous nous étions adaptés aux circonstances, mais cela a quand même été annulé. Il y a beaucoup d’amertume, oui, mais il faut l’accepter, on ne peut pas se défiler devant une pandémie.” Quelques mois avant la commémoration prévue en septembre, le journal local l’Ardennais publiait, régulièrement, l’avancée des préparatifs de l’association. “Les grognards préparent un grand bivouac pour les 150 ans de la bataille de Sedan”, titre-t-il par exemple le 21 août 2020. Quelques jours plus tard, l’association doit balayer un an et demi de préparation. Les autorités sanitaires exigeaient, par exemple, que les soldats se tiennent à un mètre de distance et portent un masque. “Impossible”, pour les grognards.

La pandémie de coronavirus est une épreuve supplémentaire pour les reconstitutions napoléoniennes. “La plupart des adhérents ont plus de quarante ans, ou sont retraités … voire déjà aux Invalides, ironise Fabrice Seconda. Nous ne voyons pas comment la situation pourrait revenir à la normale. De ce que j’entends, on va faire encore des économies sur la culture. Je le prends comme un manque de reconnaissance de tout ce travail d’Histoire que l’on fait.” S’il n’exclut pas de célébrer plus tard les événements manqués, l’Ardennais est lucide : “Ils n’auront plus le même panache”.

 

Par Marion Cazanove.

Écrivez-nous à spheresmagazine@gmail.com