Mordu de combat grec, Serge Adrover a confectionné son propre uniforme et s’est entraîné seul au maniement de la lance. Passionné d’arbalètes, il est devenu l’un des deux seuls arbalestriers de France. Féru de sous-marins, il a construit une réplique d’un modèle allemand de la Seconde Guerre mondiale. Rien n’arrête l’enthousiasme débridé de ce bricoleur autodidacte, qui ne conçoit l’Histoire qu’en l’expérimentant.

Bouclier rond dans la main gauche, lance grecque à double piques dans la main droite et revolver dans la ceinture, Serge Adrover, encore vêtu de son costume de résistant, nous invite à entrer dans une réplique d’un navire anglais de la Seconde Guerre mondiale qu’il a construite de ses mains. La scène, absurde, révèle beaucoup de la curiosité débridée de ce bricoleur débrouillard, dont rien n’a entamé l’envie enfantine de tout recréer, pour pouvoir tout revivre. À 54 ans, Serge Adrover se passionne encore et toujours pour l’Histoire, et pousse la passion loin. Touche-à-tout, il est l’un des deux seuls arbalestiers de l’Hexagone, l’un des rares Français à savoir frapper la monnaie, un fin connaisseur de l’équipement et du combat spartiates et la seule personne à avoir reconstitué, dans sa propriété de Neuvicq-le-Château (Charente-Maritime), un cabaret français, un croiseur britannique et un sous-marin allemand de la Seconde Guerre mondiale. Ce dernier projet lui a demandé la bagatelle de cinq ans de travail. Mais quand il s’agit de ressusciter le passé, Serge ne compte pas ses heures. « J’aurais du mal à vous dire pourquoi ça me passionne, je me sens appelé, réfléchit-il à haute voix. Peut-être que c’est dans l’ADN ? L’un de mes arrière-grands-pères était forgeron, un autre était tailleur de pierre, l’un de mes grands-pères bossait dans le cuir et mon père a travaillé en menuiserie. Et moi, en faisant de la reconstitution, je pratique un peu de tout ça. »

Serge nous avait invités à déjeuner chez lui, mais par manque de temps, nous avons dû décliner. Pas de quoi entamer sa bonne humeur. Quand il nous cueille à la gare ferroviaire d’Angoulême, à une trentaine de bornes de sa maison, il est radieux malgré le temps plutôt maussade de ce début novembre et impatient de nous raconter les racines de sa passion. La compagnie de son grand-père rive très tôt les yeux de Serge sur le passé. Originaire de Beauvais-sur-Matha (Charente-Maritime), il découvre avec lui à l’âge de huit ans les mottes féodales, le château du Coudray-Salbart et un souterrain refuge datant de l’an 1000, planqué dans un bois. « Je me suis posé plein de questions : qui a posé ça là, et pourquoi ?, raconte-t-il de sa voix grave entrecoupée d’hésitations. Serge est légèrement bègue. Une fois rentré, j’ai commencé à poser des questions sur ce souterrain aux anciens du village. Ils m’ont raconté des sornettes, des légendes locales, mais la curiosité était née ! » À cette curiosité se mêle vite une manie bricoleuse : « Gamin, j’étais toujours en train de fabriquer des inventions folles, lâche-t-il avec un rire tonitruant. Je fabriquais moi-même mes petites voitures et organisais des courses avec des copains. » Il suffit de poser les yeux sur ses grandes paluches calleuses pour voir que cinquante ans plus tard, la manie est toujours bien présente.

© Florent Bardos
© Florent Bardos

À 17 ans, Serge se passionne pour le Far West. Sa grand-mère lui achète un revolver à poudre noire qui fait sa joie, puis il trouve, près de Jarnac (Charente), un village-western où les gens s’habillent comme les cowboys américains et donnent des spectacles. Ni une ni deux, Serge rejoint leur troupe. C’est l’éclate. « J’avais déjà envie de revivre cette époque, se remémore-t-il. Et puis j’aime bien le costume, ça me permet d’être un autre personnage. Mais franchement, même si je faisais quand même gaffe au vraisemblable, c’était moins l’Histoire que le côté rigolo de l’animation qui m’intéressait à l’époque ! » Pour imiter les cowboys qui, dans les films attisant son imagination, font flamboyer leur allumette en la frottant d’un geste vif sous leur botte, Serge cloue à ses semelles un discret grattoir. Dans la troupe, il fait sensation quand il s’allume une clope. Son ingéniosité pointe déjà. Elle ne le quittera pas.

« Un adolescent de cinquante balais »

Un petit quart d’heure de route plus tard, Serge arrête la voiture devant le théâtre gallo-romain des Bouchauds. Il tient à nous le montrer, et de toute façon c’est sur le chemin. Après de brèves explications sur le site, du haut des gradins antiques et de son bon mètre quatre-vingt, il mime alors les entraînements qu’il pratique ici, entre tir à l’arc, lancer de javelot et coup de bouclier. Le combat spartiate est sa dernière lubie en date. « Je m’y suis mis sérieusement à partir de 2015, explique-t-il, l’air ravi. Les films Troie (2004) et 300 (2006) ont titillé ma curiosité. Déjà parce qu’ils sont bien réalisés, mais surtout parce qu’ils ont tous les deux pour base des faits réels ! Je voulais donc comprendre, vraiment comprendre, comment les choses avaient pu se dérouler. Comment 300 Spartiates ont-ils pu lutter pendant un jour et demi contre 80 000 Perses ? Comment est-ce possible de tenir un choc pareil ? »

Comme souvent chez Serge, l’intérêt s’est vite changé en obsession. Le Charentais s’est mis à analyser les vases et les peintures grecs, puis à lire l’Iliade, pour en apprendre davantage sur les techniques de combat d’antan – « Il y a trop de détails dans le bouquin pour qu’ils soient inventés ! ». Ensuite, il s’est renseigné sur l’équipement des guerriers antiques retrouvé çà et là par les archéologues et, une fois la tête bourrée d’informations, il est passé aux tests. « Dans l’Iliade, Homère dit par exemple qu’une lance peut percer un bouclier ou un casque, s’étonne-t-il. Comme ça me paraissait exagéré, j’ai construit un bouclier et un casque similaires à ceux de l’époque, les ai mis sur un mannequin en bois, et j’ai essayé. » Au centre du théâtre romain, seul contre son ennemi de bois, Serge pique alors de toutes les manières imaginables et de tous les côtés possibles. Jusqu’à découvrir qu’en effet, lorsqu’il saute et profite de sa chute pour abattre sa lance, elle perce le bouclier. Jusqu’à découvrir aussi que manier la lance à double piques et le bouclier spartiates tout en portant une cuirasse, des jambières, un casque et des sandales nécessite une sérieuse préparation. Un jour, encore mal habitué à la longue et lourde lance, Serge se l’est plantée profondément dans le mollet gauche. L’artère a été sectionnée, le sang coulait à flots, il a bien cru y passer. Si une touriste, qui se trouvait par miracle être infirmière, n’avait pas visité le théâtre quelques minutes après son accident, il serait mort comme les guerriers d’antan, vêtu de son équipement, l’arme à la main. Le garrot de la soignante et l’intervention des pompiers lui ont permis de s’en tirer, avec tout de même six longs mois d’hôpital et une intense rééducation.

© Florent Bardos

La mésaventure a ébranlé l’énergique Charentais, mais ne l’a pas arrêté. Le combat spartiate exige un physique hors norme ? Qu’à cela ne tienne ! Depuis quatre ans, il se ménage des séances de musculation d’une heure et demi, deux ou trois fois par semaine : « Il faut minimum six mois de muscu pour pratiquer le combat grec, assure-t-il. Sans cela, l’armure et le bouclier sont trop lourds, on se blesse après quelques mouvements. » Problème réglé. Pour pousser l’expérience un peu plus loin, Serge a confectionné de ses mains une tente et un complet uniforme spartiates. Il lui arrive de s’éclipser avec son barda pour passer la nuit comme un Grec, vêtu de sa jupe de cuir et de sa cuirasse. Même si c’est effroyablement fastidieux de monter sa tente, de s’éclairer à la lampe à huile et de se préparer un repas à l’ancienne, le Charentais aime ça. C’est presque s’il ne concevait l’Histoire qu’en la vivant. « Serge est un adolescent de cinquante balais, s’amuse Julien Philippe, la cinquantaine, son ami proche depuis une bonne décennie. Il s’intéresse à plein de choses, et comme c’est un bricoleur autodidacte et ultra démerdard, il construit lui-même l’équipement dont il a besoin pour pouvoir les expérimenter. En fait, c’est un MacGyver tout droit sorti de l’Antiquité. Tu lui donnes trois bouts de ficelle et un morceau de bois à la con, il te fait un arc, part en forêt en tenue de romain et en ressort un faisan à la main ! »

Enthousiasme tous azimuts

Dans la maison de Serge, la passion de l’Histoire le dispute à celle des chats. Halima, sa compagne depuis vingt ans, nourrit un amour peu commun aux félins miniatures. Elle en héberge quatre et décore l’intérieur pour qu’ils se sentent chez eux : de nombreux bibelots à leur effigie sont disposés un peu partout, entre des ouvrages de cuisine médiévale ou des bouquins sur l’Antiquité. Serge nous fait traverser le salon, puis il actionne ce qui semblait être un porte-manteau. Une porte dissimulée s’ouvre. L’ingénieux Charentais n’a pas su résister à la tentation de construire son propre passage secret.

La pièce insoupçonnée accueille tous ses émerveillements. Il y entrepose pêle-mêle ses dessins et sa miniature du Nautilus, le navire du commandant Cousteau, ses mousquets et revolvers qu’il a construits lui-même, un vieux globe terrestre, des maquettes de bateau et surtout, surtout, ses arbalètes. « Ça, c’est la gastraphète, s’exclame-t-il en portant à bout de bras un modèle d’un bon mètre cinquante. C’est une arbalète gréco-romaine à armement automatique, réglable en puissance, qui existait déjà au Ve siècle avant notre ère ! » Impossible de l’arrêter sur le sujet, le Charentais au débit de paroles fulgurant se lance dans des explications mécaniques détaillées, émaillées de nombreuses anecdotes. Son enthousiasme tous azimuts le fait parfois tenir un discours décousu. Il voudrait tout raconter, mais il a trop de passions et trop d’expertise dans chacune pour se permettre l’exhaustivité. Il le sait bien d’ailleurs, mais quand les idées se télescopent dans son cerveau, il ne peut s’empêcher de les partager : « Je divague beaucoup hein, n’hésitez pas à m’interrompre ! »

La suite du portrait de Serge Adrover est à retrouver dans Sphères n°4.

Par César Marchal.

Sphères n°4 : les reconstitueurs