Arte diffusait, ce mardi 19 janvier, le “Blues des océans”, un documentaire sur la pollution sous-marine et les conséquences du changement climatique. Laurent Bopp, directeur de recherche au CNRS et professeur attaché au département de Géosciences à l’École normale supérieure (ENS), détaille pour Sphères les cinq grands périls qui pèsent aujourd’hui sur l’océan.

La surpêche

« La pêche représente une source de protéines importante pour de nombreuses populations mondiales — et la consommation de poissons n’a fait qu’augmenter ces dernières années pour at­teindre près de vingt kilogrammes par an et par habitant de la planète. En plus de l’aquaculture, près de quatre vingt millions de tonnes de pois­sons sont retirées chaque année des océans. Ces prises de pêche ont fortement augmenté depuis les années 1950, mais ont atteint leur maximum depuis les années 1990 malgré un effort de pêche toujours croissant grâce à l’introduction de nou­velles technologies et une exploration de régions toujours plus éloignées ou plus profondes. Cette saturation des prises témoigne d’un effondrement d’un grand nombre de stocks de poissons—comme le stock de morues dans l’Atlantique nord-ouest et ce dès les années 1980. Il est absolument indispen­sable de réguler la pêche en instaurant des quotas de prises pour laisser la possibilité à ces stocks de se reconstituer. »

L’acidification

« L’océan représente un puits de carbone important. En absorbant plus du quart des émissions anthro­piques de CO2, soit deux milliards six cents millions de tonnes de carbone par an en 2018, l’océan ralentit la vitesse à laquelle le CO2 augmente dans l’atmosphère et donc le changement climatique en cours. Le revers de la médaille, c’est que cette absorption de carbone conduit à une acidification de l’eau de mer. En effet, le CO2 est un acide faible, et la réaction du CO2 avec l’eau conduit à la production d’ions H+ et donc à une baisse du pH (l’eau de mer s’acidifie). Depuis les débuts de l’ère industrielle, la quantité d’ions H+ a augmenté de plus de 30% dans les eaux de surface de l’océan. Cette acidification a des effets négatifs sur de nombreux organismes marins, et en particulier sur les espèces calcifiantes, celles qui fabriquent des coquilles ou des sque­lettes en calcaire comme les bivalves (moules, huîtres), les coraux, mais aussi des micro­organismes (comme les ptéropodes ou escargots de mer). »

“L’absence d’oxygène a des conséquences sévères sur la survie de nombreux organismes, avec une augmentation spectaculaire de la mortalité de populations de poissons ou de crustacés.”

Laurent Bopp

Les zones mortes

« Les zones mortes sont des zones côtières dépour­vues d’oxygène (on parle de zones hypoxiques). D’abord étudiées en mer Baltique ou dans le Golfe du Mexique, leur nombre a considérablement augmenté — un rapport récent montre qu’on les trouve aujourd’hui dans toutes les régions du monde et qu’il y en a quatre fois plus que dans les années 1950. Ce sont les apports par les fleuves d’éléments nu­tritifs, nitrates et phosphates, issus de l’agriculture, qui en sont la cause : ces éléments nutritifs favorisent le développement du phytoplancton ou des algues (marées vertes) en zone côtière, et la décomposition de la matière organique produite consomme l’oxygène présent dans l’eau de mer. L’absence d’oxygène a des conséquences sévères sur la survie de nombreux organismes, avec une augmentation spectaculaire de la mortalité de populations de poissons ou de crustacés. »

Les concentrations de microplastiques

« Les microplastiques sont des petites particules de matières plastiques (dont la taille est inférieure à cinq millimètres), qui s’accumulent dans l’environnement, en particulier dans l’océan. Les matières plastiques sont produites par l’Homme sur les continents et plus de dix millions de tonnes de plastiques sont apportées chaque année à l’océan par les fleuves. Ces microplastiques ont tendance à s’accumuler au centre des grands gyres subtropicaux, dans tous les bassins océaniques. Comme ces particules s’accumulent souvent en surface, ce sont les courants océaniques qui convergent vers le centre de ces gyres qui expliquent cette concentration de microplastiques dans ces régions pourtant éloignées des continents.

Ces particules ont des effets délétères sur de nombreux organismes marins : les microplastiques peuvent être ingérés et conduire à des intoxications, une bioaccumulation des polluants portés par ces plastiques, et entraîner la mort des organismes. Malheureusement, ces microplastiques se dégradent très lentement dans l’environnement, sous l’effet de l’érosion, du soleil ou des bactéries. »

Les vagues de chaleur

« L’océan est un acteur clé du système climatique. Il absorbe chaque année plus de 90% de la quantité de chaleur excédentaire dans le système climatique, excédent qui s’explique par l’augmentation des gaz à effet de serre liés à l’action de l’Homme. Comme l’atmosphère, l’océan se réchauffe – les eaux de surface se sont réchauffées de près d’un degré et ce réchauffement se fait aussi sentir à grande profondeur.

Les scientifiques ont montré ces dernières années la multiplication d’épisodes de vagues de chaleur océaniques. Cousines de leurs voisines atmosphériques, ces vagues de chaleur se caractérisent par des augmentations anormales de température de l’eau de mer, qui peuvent durer de quelques semaines à plusieurs mois. Ces vagues de chaleur affectent les écosystèmes marins : dans le Pacifique nord-est, les eaux de surface ont connu un record historique de température, avec des anomalies supérieures à +6°C pendant près de deux ans. Les scientifiques ont appelé cet épisode le « blob ». Il a eu des répercussions désastreuses sur de nombreux écosystèmes (forêts de macro-algues, populations de poissons, de phoques, etc.). »