À l’instar de certains férus d’histoire, les juges d’instruction usent de la reconstitution pour mieux saisir une réalité passée. En retournant sur les lieux d’un crime, en guettant les moindres détails, les impossibilités matérielles ou les contradictions des parties, les magistrats arrivent parfois à découvrir des aspects qui n’apparaissaient pas dans l’austérité d’un dossier d’instruction.

Des anecdotes de reconstitutions ? Avocats, juges d’instruction ou experts appelés au service de la justice en ont plein les tiroirs. Des histoires souvent glaçantes, parfois drôles et en de rares occasions, les deux. « Une affaire m’a beaucoup marqué, s’exalte Philippe Esperança, spécialiste en morphoanalyse des traces de sang. Un homme avait laissé pour morte sa femme, qu’il avait frappée pendant des jours après avoir découvert un message sur son portable. Par miracle, la dame en a réchappé et elle était présente lors de la reconstitution. On leur a demandé de rejouer le moment de la découverte du SMS. Et là, ils se sont mis à se chamailler comme un vieux couple. On n’était plus sur une horrible scène de crime mais face à une banale dispute. On n’arrivait plus à les arrêter. »

Outre leur talent de conteur, mordus d’histoire et acteurs du monde judiciaire sont ainsi liés par un dénominateur commun. Ils restaurent un passé révolu, une époque, un événement ou un crime, pour mieux le comprendre. Pour cela, ils usent des mêmes techniques : revenir sur place, se remettre dans les conditions du fait étudié, guetter les contradictions, les impossibilités matérielles ou les limites physiques et psychologiques de l’homme. En somme, ils se détachent des livres d’histoire, des procédures écrites et désincarnées pour mieux se plonger dans un monde en trois dimensions.

À l’instar des juges d’instruction, sortes d’historiens d’un passé récent, les férus de reconstitution historique peuvent aussi se muer en véritables enquêteurs. Chaque année par exemple, une démarche scientifique amène les membres de l’association française Légion VIII Augusta, accompagnés depuis 2017 par des spécialistes en physiologie et en biomécanique, à parcourir des centaines de kilomètres bardés d’une lourde armure pour comprendre comment pouvaient se déplacer les légionnaires romains.

C’est toute la force de la reconstitution : le fait d’être sur place fait émerger les contradictions.


Philippe Esperança, spécialiste en morphoanalyse des traces de sang

Car la reconstitution permet d’abord de lever les doutes sur des questions techniques. Ainsi un juge d’instruction va demander de faire rejouer les versions avancées par les parties pour savoir si elles sont matériellement possibles. « Je me souviens d’un ambulancier qui était accusé d’avoir violé plusieurs personnes dans son ambulance, rapporte l’ancien juge d’instruction Serge Portelli. Il fallait vérifier s’il y avait assez de place. Lui assurait que non. Donc on a mis un mannequin sur un brancard et on lui a demandé de monter dessus. Il y avait largement assez de place. »

Ce genre de démonstrations permet aux magistrats de mettre la pression sur les mis en examen, et de les contraindre à modifier leurs déclarations pour ne pas soutenir le peu plausible devenu improbable. « Un homme était accusé d’avoir tué sa compagne après qu’elle lui avait annoncé son intention de le quitter, se rappelle Philippe Esperança. Au départ il niait, assurait avoir juste eu des propos violents, parlait d’un petit coup. Lors de la reconstitution, le juge m’a demandé d’expliquer pourquoi cette version était incompatible avec les traces de sang que j’avais constatées. Suite à mes explications, le mis en examen a modifié ses déclarations, évoquant plutôt deux coups. Mais nous avions des éléments pour dire qu’il y avait plus. À un moment, son avocat s’est emporté : “Allez-y, dites-nous la vérité ! ” Il a fini par tout avouer. C’est toute la force de la reconstitution : le fait d’être sur place fait émerger les contradictions. »

En quelques minutes, une défense peut être balayée. Voire un dossier entier. « On se rend compte parfois que tout est faux, remarque Me Randall Schwerdorffer, l’un des avocats de Jonathann Daval. Je me souviens d’une femme qui accusait son compagnon de l’avoir jetée par le balcon. La reconstitution a permis de démontrer que c’est elle qui avait sauté. La rambarde était bien trop haute pour qu’il la jette par-dessus. »

Tout reconstitueur doit ainsi posséder un goût sensible pour le détail. La météo, la légère inclinaison d’un terrain ou la présence d’un objet susceptible de cacher la vue sont autant d’éléments en apparence futiles, qui peuvent prendre une place considérable dans un dossier. « On ne se rend pas forcément compte de l’importance de la luminosité par exemple. Encore hier, j’étais à une reconstitution de faits de violences ayant entraîné la mort, explique Serge Portelli, l’ancien magistrat devenu avocat. On était dans un minuscule escalier de parking. Et j’ai fait remarquer au juge qu’il y avait un interrupteur avec minuterie. La lumière s’éteignait au bout de 2 minutes 30. C’est un élément important, puisque la bagarre a duré plus longtemps, elle s’est donc déroulée en partie dans l’obscurité. Les participants ne voyaient pas tout. » La question de leur intentionnalité se pose donc.

© Mathias Benguigui

Madeleine de Proust

Bien sûr, il existe une différence fondamentale entre reconstitutions historiques et judiciaires. Les premières mettent en scène des personnages morts, joués par des passionnés qui n’ont jamais connu l’époque qu’ils reproduisent. Les secondes portent sur un passé plus récent avec des individus toujours vivants dont le suspect, invité à expliquer les gestes qu’il aurait réalisés pour commettre un crime. La reconstitution judiciaire a donc l’indéniable avantage de pouvoir jouer sur les ressorts de la psychologie humaine.

L’ancien juge d’instruction Serge Portelli appelle cela la madeleine de Proust. Quand le déplacement du mis en examen sur les lieux d’un crime permet la réminiscence de souvenirs. « Tout le monde a déjà connu cette sensation de flash-back lorsqu’on revient dans un appartement dans lequel on a vécu. Quand vous êtes sur des lieux qui vous rappellent le contexte d’un événement, votre mémoire fonctionne différemment. » L’émotion prend le pas sur la réflexion. Certains suspects se mettent à pleurer ou à vouloir tout casser.  D’autres deviennent aussi plus loquaces que dans le bureau froid et décrépi d’un officier de police judiciaire. Serge Portelli toujours se souvient d’un homme qui niait avoir commis un meurtre. « On est retournés chez lui, le lieu du crime. On discutait de tout et de rien, il m’a proposé un café. On s’est installés devant les tasses et là, il a tout avoué. » Ces révélations, rares, peuvent aussi aller dans le sens inverse et permettre à des mis en cause de se rétracter. « Dans une affaire de meurtre, j’avais un suspect qui avait très vite reconnu les faits, poursuit l’ancien magistrat. Mais il y avait des incohérences. J’ai donc rapidement organisé une reconstitution. On est arrivés dans un bois et là, le suspect m’a dit : “En fait, je suis innocent.”» 

Cet effet flash-back a fonctionné à plein dans la reconstitution d’un des faits divers les plus marquants de ces dernières années. Le 27 juin 2019, Jonathann Daval est retourné dans son pavillon rosâtre de Gray-la-Ville en Haute-Saône, pour la première fois depuis un an et demi. Il a retrouvé l’onctuosité de son canapé, aperçu ses bibelots poussiéreux et des photos accrochées au mur exhibant un couple d’apparence joviale. Le trentenaire s’est mis à pleurer, effondré par la vue de ce paysage si familier. C’est comme si sa paisible vie d’avant réapparaissait droit devant lui.

Jusque-là, il déclarait avoir étranglé sa femme en tentant de la maîtriser, contredisant les constatations du médecin légiste qui évoquait plutôt « des graves violences ». Mais ce matin-là, Jonathann Daval n’arrivait plus à esquiver. Entre deux sanglots, il a mimé une dizaine de coups enragés puis un étranglement de quatre minutes. Il a traduit en gestes ce qu’il n’avait jamais réussi à exprimer par la parole.

La suite s’est déroulée à 5 kilomètres de là, dans le bois de la commune d’Esmoulins, où le corps en partie carbonisé d’Alexia Daval avait été retrouvé. Le mis en examen a d’abord été invité à soulever un mannequin de cinquante kilos pour savoir s’il avait pu porter seul le corps de sa femme. Il y est arrivé. L’hypothèse d’une complicité s’est donc évaporée. Puis est venue la question de la crémation. L’ancien informaticien n’avait jamais voulu s’exprimer sur ce point. Mais cette fois-ci, une vingtaine de regards étaient braqués sur lui, dont ceux des parents d’Alexia qui l’imploraient de dire la vérité. Jonathann Daval a hésité, bafouillé, fini par tout lâcher. Oui, il avait bien brûlé en partie le corps de sa compagne.

“Il faut penser à un milliard de choses”

Toute reconstitution est un jeu de rôle. Pour reproduire une bataille napoléonienne, il faut un empereur, une poignée de généraux, et des centaines de fantassins. Dans le cas d’un retour sur les lieux d’un crime, il y faut un juge d’instruction, des avocats et des experts. Le premier tient la place de chef d’orchestre. C’est d’abord lui qui décide quand celle-ci doit avoir lieu. Soit au milieu de l’instruction, pour vérifier un point précis, une hypothèse, ou pour profiter de la mémoire encore fraîche des suspects et des témoins. Soit à la fin, pour en faire une sorte de synthèse. Certains magistrats attendent d’avoir un suspect qui reconnaît au moins une participation partielle aux faits, pour procéder à un retour sur les lieux du crime. D’autres juges y procèdent dans tous les cas. Mais à quoi bon faire une reconstitution si un mis en examen nie en bloc ? « Parfois, on demande de refaire des gestes à quelqu’un qui nie les avoir faits… c’est aberrant », s’agace Me Randall Schwerdorffer.

« La reconstitution est l’acte le plus compliqué d’une enquête parce qu’il faut penser à un milliard de choses », confie Serge Portelli. Connaître le dossier sur le bout des doigts, les versions des parties, les détails matériels, noter chaque phrase prononcée sur un procès-verbal et pas que. « Ça dure souvent une journée voire plus. Donc il faut aussi avoir à l’esprit que les gens doivent se restaurer, ou aller aux toilettes », s’amuse l’ancien magistrat. La sécurité du mis en cause est aussi devenue un enjeu majeur. Aujourd’hui, les escortes sont fournies et le suspect porte presque toujours un gilet pare-balles voire un casque. Mieux vaut être prudent. « Je devais aller à une reconstitution sur une affaire de meurtre liée au grand banditisme, se rappelle Esperança. Mais elle a été annulée la veille, parce que sur des écoutes, les policiers avaient compris que des personnes voulaient en profiter pour tuer le suspect. »

Les reconstitutions judiciaires mobilisent une foule conséquente, coûtent chères et sont longues à organiser. Trois inconvénients suffisants pour dissuader certains magistrats d’y avoir recours. D’autant qu’elles les obligent à dévoiler leur stratégie et permet aux autres parties de constater les forces et les faiblesses d’un dossier. Les avocats roublards savent en profiter.

Les constatations des experts prennent une place de plus en plus déterminante, notamment grâce aux évolutions de la science. Aujourd’hui, l’avenir de la reconstitution judiciaire passe ainsi par la réalité virtuelle. Tout comme celui de la reconstitution historique : bon nombre de musées proposent déjà de se replonger dans une époque en chaussant des lunettes spéciales.