(Cet article est un extrait tiré du magazine papier Sphères n°5 : les cavaliers.)

Leur travail est connu, pas leur nom. On doit pourtant aux Devil’s Horsemen — Les Cavaliers du diable, en français — certaines des plus grandes scènes équestres de cinéma. Ces maîtres cavaliers installés en Angleterre ont prêté leur savoir-faire à Highlander, The Crown, Game of Thrones ou encore Troie. Touche-à-tout, ils participent au dressage des chevaux, à la formation des acteurs et des cascadeurs, à la mise en scène ou encore à la confection des costumes. Après Gérard Naprous, charismatique bourlingueur et fondateur de l’entreprise, Les Cavaliers du Diable sont maintenant dirigés par ses deux enfants, Camilla et Daniel. Tous deux voltigeurs nés,  ils emploient aujourd’hui une quinzaine de personnes et hébergent une centaine d’équidés.

La photographe Anastasia Taylor-Lind s’est immergée pendant quinze ans dans cette tribu familiale élargie, capturant son travail sur les plateaux de tournage comme à Wychwood Stud, leur domaine anglais de soixante hectares situé au nord-ouest de Londres.

Leur nom fait peur, mais justement, c’est pour impressionner le spectateur. Parce qu’avant de devenir le prestataire équestre référent des plus grosses productions audiovisuelles comme Game of Thrones, The Crown ou Troie, The Devil’s HorsemenLes Cavaliers du diable, en français — étaient une troupe. Une troupe montée de voltigeurs-cascadeurs-acteurs courant les spectacles d’Angleterre dès les années 1970, menée par le très tricheur chevalier noir — c’est du moins l’un des rôles qu’il incarnait — Gérard Naprous, son fondateur. Via FaceTime et depuis sa fermette normande acquise il y a cinq petites années, ce natif de Saint-Cyr-sous-Dourdan (Essonne) âgé de 74 ans revient sur ses humbles débuts en selle : “À dix ans déjà, je montais sur le cheval de labour du village, s’esclaffe-t-il. Enfin, je m’asseyais sur lui plus que je ne le montais, mais la passion est sûrement venue de là !” Cinquante années séparent ce petit village des soixante hectares de la ferme Wychwood Stud, le fief actuel des Cavaliers du diable situé au nord-ouest de Londres. Un demi-siècle d’évolution donc, qui a fait de l’entreprise l’une des meilleures dans son domaine. Ou plutôt ses domaines, car les Cavaliers du diable dressent les chevaux, forment les acteurs et les cascadeurs, participent à la mise en scène, fabriquent selles et costumes ou encore retapent et collectionnent des voitures hippomobiles de toutes sortes. Et tout ça part d’un gamin de dix ans, juché sur la rosse quelconque d’un hameau perdu.

© Anastasio Taylor-Lind

Gérard a toujours aimé le cheval, toujours rejeté l’école. Dyslexique, il la délaisse à quatorze ans avec soulagement pour se former à l’équitation. À seize ans, il “quitte le nid”, comme disait sa mère, et s’engage sur la route. Après une petite semaine dans une usine de téléviseurs, dont il se fait promptement virer, un copain d’école le fait engager comme palefrenier au château de Rochefort-en-Yvelines. Puis son père lui trouve un boulot de lad dans une écurie à Clairefontaine, juste à côté des terrains de foot. Le jeune Gérard est aussi mauvais à l’école que zélé dans l’écurie. Cet apprentissage est le premier d’une longue série.

Tournée anglaise

Quelques années plus tard, la vingtaine et déjà cavalier expérimenté, le jeune écuyer met un pied dans le cinéma presque par hasard. L’aubaine. “Pour faire de l’obstacle faut être vraiment bon, le dressage c’est chiant et donner des leçons ça m’ennuie, pose clairement le septuagénaire. Mais le cheval au cinéma, c’est tout bon ! On est toujours proche de lui et on gagne pas mal d’argent.” En 1969, Yvan Chiffre, alors célèbre cascadeur, le prend sous son aile, l’emmenant avec lui au Lido, prestigieux cabaret parisien où il se produit. Gérard participe au show, est remarqué pour son sérieux, puis est envoyé en Angleterre en 1971 pour jouer dans le spectacle du chanteur mégastar Ken Dodd, qui se produit six mois durant à Blackpool.

Sur le tournage de Tolkien, long-métrage de Dome Karukoski qui revient sur la jeunesse de l’auteur du Seigneur des Anneaux, notamment son expérience de la Première Guerre Mondiale. © Anastasio Taylor-Lind

Six mois c’est bien, mais c’est court. Une fois la résidence finie, Gérard Naprous achète un café, qu’il revend, puis en achète un autre, qu’il revend aussi. Avec les bénéfices, il s’offre une première jument, puis une seconde. Son haras grandit. En peu de temps, il se fait remarquer par un impresario, qui le relance dans le show business équestre. Gérard crée son entreprise et lui attribue un nom bien français : Les Cavaliers du diable.

Le nom claque, mais les premières représentations se jouent dans des lieux pas franchement flamboyants devant des gens pas franchement captivés. “C’était précaire, précaire…”, dit sobrement le septuagénaire. Mais avec le temps, les contrats s’améliorent. En 1975, Gérard loue une écurie dans un château pour y loger ses chevaux, devenus trop nombreux. En 1978, il enchaîne les spectacles et les shows télévisés. “On faisait de tout, raconte-t-il le sourire aux lèvres. Les joutes de chevaliers, les combats de chars romains, la voltige cosaque … C’est là que, pour la première fois, le commentateur qui introduisait nos spectacles a dit en anglais : “Please welcome The Devil’s Horsemen !” J’ai trouvé que le nom en jetait, je l’ai gardé.”

© Anastasio Taylor-Lind

Le nom Naprous commence à circuler, son rôle de chevalier noir aussi. “J’incarnais un personnage gentiment maléfique, qui blaguait et recommandait aux gamins de tricher mais pas trop ! pour réussir dans la vie, rit encore Gérard. Après tout, ce n’est pas tout à fait faux.” Au cours des années 1980 et 1990, le fondateur conquiert le monde du cinéma. Son éventail de compétences s’élargit. Avec sa compagnie, il dresse des chevaux pour chaque rôle, de la course d’attelage à la cascade à travers le feu. The Devil’s Horsemen atteint des sommets. Gérard est embauché comme doublure de Sean Connery, il forme Angelina Jolie, Kevin Costner, Richard Gere… Devant cette croissance imprévue, le fondateur déménage son entreprise en 1996 à Wychwood Stud, une ferme d’environ 60 hectares au nord-ouest de Londres. Là, il construit plusieurs bâtisses “avec ou sans autorisation, faut pas trop s’emmerder”, qui hébergent son équipe, ses chevaux, sa collection de calèches ou encore des ateliers pour travailler le bois, le cuir et le tissu.

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Par César Marchal.

(La suite de cet article est à lire dans Sphères n°5 : les cavaliers.)