Ce n’est pas un hasard si le peintre Jacques-Louis David a représenté l’Empereur sur un destrier fougueux. On était alors en plein mythe napoléonien de la toute puissance virile. Mais comment Bonaparte a-t-il vraiment franchi les Alpes ?

Napoléon, encore lui. « Bonaparte appartenait si fort à la domination absolue, qu’après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire », maugréait déjà Chateaubriand en son temps. En 2021, on commémore le bicentenaire de sa mort, on s’écharpe sur son héritage, on s’indigne de la reproduction du squelette de son cheval, Marengo. Au-delà des faits historiques, si Napoléon et sa toute puissance continuent de peser sur notre époque, c’est aussi parce que certaines oeuvres ont admirablement servi la cause de son écrasante postérité. Notamment Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard (1800-1803).

Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard par Jacques-Louis David (1800-1803)

Pas étonnant que Jacques-Louis David soit devenu le peintre officiel de l’Empire. Faut-il vraiment expliquer pourquoi ? Son tableau met en scène celui qui n’était alors que 1er Consul en train de franchir les Alpes à l’occasion de sa seconde Campagne d’Italie. Monté sur un fougueux destrier blanc, couleur symbolique de la domination impériale, Napoléon désigne à son armée le col qu’elle doit franchir. Il est déterminé, conquérant. Il est l’incarnation même de la puissance martiale. « C’est une des premières images de propagande que Napoléon a su inventer, décrypte l’historienne Nathalie Petiteau dans le podcast Napoléon, l’homme qui ne meurt jamais, diffusé sur France Inter. Il y a quelque chose d’extrêmement symbolique dans ce tableau. Il met ses pas dans les figures des chevaux du pouvoir. Il imite les souverains qui, auparavant, étaient statufiés sur leurs destriers. » Une longue tradition, d’après cette spécialiste de l’histoire du cheval : « Depuis les premiers traités d’équitation au XVème et XVIème siècle, l’art de monter à cheval, l’art de maîtriser sa monture, c’est aussi l’art de maîtriser les peuples ». Les chevaux, comme les peuples, apprécieront. 

Crise de la virilité

À côté de la symbolique politique, Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard est représentatif d’une exaltation de la toute puissance masculine typiquement napoléonienne, et qui ne fut pas sans conséquences pour le commun des hommes de l’époque. Selon l’historien Jean-Clément Marti, spécialiste de la Révolution française, l’Empire est « le moment où les hommes vont s’habiller en noir, en marron, avec des couleurs sombres, laissant les couleurs vives aux femmes ». Une crise de la virilité dont personne ne songe à fêter le bicentenaire. Et une vraie rupture par rapport à la mode masculine du XVIIIème siècle, où « les hommes pouvaient s’habiller en rose sans être homosexuels, poursuit l’historien sur France Inter. Il y avait un jeu de couleur tout à fait ouvert. Avec le mythe de Napoléon, l’identité masculine est devenue prisonnière d’un rôle. » C’est la double peine pour les hommes de 1820-1830, la génération qui accompagne la chute de l’Empire et le retour de la monarchie : en plus de se voir assigner un comportement viriliste en imitation du glorieux général, ils furent accablés à l’idée d’être nés trop tard. « Ils ne pourront plus être de grands soldats, ils ne pourront pas être de grands politiques, ils ne pourront même pas être de grands penseurs », assène Jean-Clément Martin. N’est pas Napoléon qui veut. Surtout celui peint par Jacques-Louis David.

Bonaparte franchissant les Alpes par Paul Delaroche (1848)

La réalité au service de la légende

Sauf qu’en réalité, Bonaparte n’a pas franchi les Alpes sur un cheval. « Passer le col du Grand-Saint-Bernard sur un destrier fougueux n’a aucun sens, reprend Nathalie Petiteau. Le 1er Consul était, comme tout le monde, à pied ou sur un mulet ». Le tableau de David prend donc quelques libertés avec la réalité. Car représenter Napoléon sur un mulet, c’était impensable en 1800. Pas en 1848. Dans un mélange de réalisme et romantisme teinté de mélancolie, le peintre Paul Delaroche a rétabli la vérité historique 27 ans après la mort de l’Empereur, dans son tableau Bonaparte franchissant les Alpes. Mais Napoléon n’est pas ridiculisé pour autant. « La légende napoléonienne s’était très largement répandue à cette époque, précise Nathalie Petiteau. Le représenter sur un mulet, ça n’est pas l’avilir, c’est épouser ce qu’est devenue la légende à ce moment-là : celle d’un homme proche du peuple, proche de ses soldats. » On change d’équidé, mais la propagande continue.

 

Par Simon Rossi.