Pour l’ancien journaliste et randonneur au long cours Jean-Louis Gouraud, travailler avec un cheval est le meilleur moyen de tisser avec lui une relation saine. Opposé à la cause animaliste, qui découle selon lui d’une méconnaissance des chevaux, l’écrivain défend dans son dernier ouvrage “Le cheval, c’est l’avenir” (Actes Sud, 2021) l’importance croissante de l’équidé dans une société toujours plus robotisée.

Les chevaux y trouvent-ils toujours leur compte dans ce que les humains leur demandent de faire ?

C’est le cœur du sujet. Les animalistes, et encore plus les antispécistes, disent : « Foutez la paix aux chevaux, laissez les tranquilles ! » Souvent, ça part d’un bon sentiment, ce sont des braves gens qui tiennent ce genre de propos, mais cela dénote malheureusement une méconnaissance totale de l’animal. J’essaie de me placer non pas dans la polémique avec eux, mais de leur proposer de mieux connaître le sujet.

Les antispécistes affirment qu’il n’y a pas de différence entre l’espèce humaine et les espèces animales. Je leur réponds que dans ce cas-là, accordons aux animaux les mêmes caractéristiques qu’aux humains : si le travail peut faire partie du bien-être d’un individu, il peut faire partie du bien-être d’un cheval. D’ailleurs ceux qui travaillent avec les chevaux savent que l’activité est un besoin du cheval et même plus que ça, qu’elle contribue à son bien-être. Un cheval seul dans un pré s’ennuie, il déprime. Je n’invente rien, j’ai eu plusieurs fois à récupérer des chevaux de course dans cet état.

Ce qui rend le problème compliqué sont les conditions de travail. Comme avec les humains, si elles sont bonnes, le travail est un plaisir. Si elles sont dégueulasses, le travail est dégueulasse.

© Actes Sud

Peut-il y avoir des courses hippiques sans maltraitance des chevaux ?

Oui, à condition qu’il y ait une réglementation stricte. Je préférerais qu’elle vienne en interne, comme l’Ordre des avocats et l’Ordre des médecins. Il faut que les gens de cheval veillent à ce qu’il n’y ait pas parmi eux des gens qui les discréditent. Ce qui se faisait dans les courses d’endurance, par exemple, était ignoble, absolument ignoble ! C’est là que les animalistes ont raison, ils exercent une pression qui fait que les choses s’améliorent. Maintenant, il y a une batterie de vétérinaire qui font des contrôles régulièrement, tous les 3 à 5 km. Comme sur des athlètes humains qui courent le marathon.

A peu près la moitié des chevaux de course sont envoyés à l’abattage quand ils n’ont plus les capacités physiques requises pour remporter des compétitions. N’est-ce pas là de la maltraitance ?

Bien sûr, l’envoi à l’abattage est le grand problème. De braves gens créent des refuges pour chevaux mis à la retraite, ce qui les aide en partie. On parle aussi beaucoup d’imposer une espèce de système de retraite, une caisse d’assurance qui puisse leur payer une fin de vie convenable. Cela me semble être une bonne solution, qu’il faudrait rapidement mettre en place parce qu’il est évident qu’il y a là un problème.

Les associations animalistes mettent souvent en avant la problématique du choix. Selon elles, on ne laisse pas le choix aux chevaux de travailler ou non avec l’humain, on les force. Qu’en pensez-vous ?

Si un animal qui pèse quatre fois votre poids n’a pas envie de faire ce que vous lui demandez de faire, il vous le fait savoir très, très clairement. Il faut simplement le respecter. Bien sûr, parmi les gens qui côtoient les chevaux il y a, comme partout ailleurs, des incompétents qui font des choses déplaisantes.

Heureusement, avec la reconversion et la féminisation massives et radicales du secteur, le cheval est devenu un animal de loisir, et non animal de travail ou de guerre. C’est d’ailleurs pour ça que c’était l’affaire des hommes. C’était une représentation du pouvoir, de l’argent, du militaire, du politique. Quand les messieurs ont trouvé d’autres joujoux, les femmes y ont eu accès, ce qui a été bon pour les chevaux. Aujourd’hui, 80% des gens qui montent à cheval sont des femmes !

© Th. Segard

Certaines actions faites avec le cheval semblent par essence violentes. Le débourrage, par exemple, qui consiste à faire accepter au cheval une selle et un cavalier.

Le débourrage n’est pas nécessairement une opération brutale, ou une contrainte. Les gens qui disent ça voient trop de films de cowboys, ou des films de la guerre de 1914, une époque où l’on avait besoin rapidement des chevaux et où on leur faisait donc violence. Mais là encore, tout est dans la manière. Je vous encourage à aller à la Garde Républicaine observer le débourrage d’un cheval selon la méthode de Nicolas Blondeau. Tout se fait avec calme, patience et douceur.

Ce que je trouve rassurant, c’est qu’on est obligés de redomestiquer chaque poulain qui naît. Il s’agit à nouveau d’un animal sauvage qu’il s’agit d’amadouer et de rassurer. C’est ce qui fait la grandeur de la relation entre homme et cheval. Deux mammifères qui n’ont rien en commun, l’un herbivore, l’autre omnivore, l’un gibier, l’autre chasseur.

Pour respecter au mieux les équidés, ne faudrait-il pas les laisser vivre à l’état sauvage, plutôt que de les enfermer dans un pré ou un box ?

Ce sont des conneries ! D’abord, le cheval à l’état sauvage n’existe quasi plus, il n’y a que des chevaux féraux [ndlr, domestiqués par le passé mais revenus à la vie sauvage]. Et des études montrent qu’un mustang vivant en liberté totale a une espérance de vie de huit ans alors que dans un box, son espérance de vie est de vingt-cinq à trente ans. L’homme protège le cheval : il le nourrit, lui donne des vermifuges, lui fait voir des vétérinaires …

© Christophe Leservoisier

À Montréal, les calèches ont été interdites en 2020 au nom du bien-être animal. Vous trouvez donc cela illogique ?

Je trouve ça con d’interdire quoi que ce soit. Il faut juste interdire les mauvaises pratiques. Un cheval attelé ne souffre pas et retirer les chevaux des villes est absurde. Pour faire plaisir à qui ? Regardez comme la présence d’un cheval attire la sympathie ! On a besoin de cette présence. Je ne comprends pas cette exigence radicale, à vouloir éradiquer le cheval domestique. Tout ça me semble répondre à des fantasmes humains décalés.

Ce serait une très grande perte pour l’humanité de ne plus fréquenter les chevaux. Avec la mécanisation, l’informatisation, l’urbanisation, l’espèce humaine s’est enfermée dans les villes et s’est éloignée de la nature. Si l’on voit maintenant cette mode du retour à la nature, de l’écologie, c’est parce que c’est une tentative de réponse à ce besoin, ce rappel que l’être humain est un mammifère, et qu’il a une part animale en lui. Si on ne la satisfait pas, on en est frustrés. Et on ne peut trouver meilleur lien entre l’humain et la nature que les chevaux. C’est pourquoi je pense que le règne du cheval n’est pas du tout terminé. Au contraire, il peut nous sauver.

 

Propos recueillis par César Marchal.