Tattoo, meilleur court métrage dans la section “Génération 14 plus” à la Berlinale 2019, prend comme prétexte une peau encrée pour illustrer l’emprise du pouvoir religieux sur la vie privée des Iraniens : lors d’un examen de routine pour renouveler son permis de conduire, une cicatrice et un tatouage plongent une jeune femme dans une situation inextricable. À l’occasion de la projection de son film lors du festival Cinéma(s) d’Iran à Paris, du 23 au 29 juin 2021, le réalisateur Farhad Delaram revient sur l’enjeu politique du tatouage dans son pays.

 

Comment vous est venue l’idée de ce court métrage ?

En Iran, nous devons faire renouveler notre permis de conduire tous les cinq ans. Il faut, pour cela, aller voir des médecins ou des fonctionnaires agréés qui vous observent de la tête au pied. Il y a quelques années, une de mes étudiantes m’a appelé, en larmes, et m’a raconté ce qui venait de lui arriver au moment de faire ce renouvellement. Parce qu’elle avait des tatouages, elle a dû subir un interrogatoire supplémentaire devant un comité spécial, avec toutes sortes de questions très intrusives. Il a même fallu qu’elle se déshabille ! À la fin, ils ont fini par lui renouveler son permis, mais avec une période conditionnelle d’un an.

J’ai alors commencé à faire des recherches. J’en ai parlé à un ami, qui avait recensé plusieurs cas similaires sur Twitter. Des journalistes ont aussi commencé à recueillir des témoignages dans les grandes villes d’Iran, à Téhéran, Ispahan ou Mechhed – l’équivalent du Vatican chez nous, si l’on veut. En deux semaines, un grand nombre de personnes leur ont confié avoir été stigmatisées en raison de leurs tatouages.

Au total, pour la préparation de mon film, j’ai pu discuter avec six Iraniens qui, après l’examen classique du renouvellement du permis de conduire, ont été envoyés devant ce comité – des “experts” spécialement entraînés pour vous humilier – parce qu’ils étaient tatoués. Quatre ont dû se déshabiller devant eux, deux se sont vus retirer leur permis de conduire, et deux autres ont été obligés de faire dix séances avec un psychologue. Et on a même demandé à l’un d’entre eux de retirer ses tatouages !

Y a-t-il beaucoup de personnes tatouées en Iran ?

On ne s’en aperçoit pas vraiment car les hommes portent exprès des manches longues et les femmes ont un hidjab et des vêtements longs également, mais oui, il y a une vraie tendance.

© Tattoo/Farhad Delaram
© Tattoo/Farhad Delaram

Alors même que les tatouages sont interdits ?

Comme toujours en Iran, c’est plus compliqué que ça. Nous vivons dans une république islamique particulière où des mollahs (ndlr : des chefs religieux musulmans) ont un grand pouvoir. Ces derniers interprètent le Coran comme ils le veulent, et d’après eux, le tatouage revient à infliger une blessure à son propre corps, ce qui est proscrit. Mais aucune interdiction n’est inscrite dans la loi ! C’est le grand problème de notre pays : toutes ces interdictions officieuses qui nous compliquent la vie, même si l’on veut juste ouvrir un café. Toujours est-il que la pression est forte sur la question du tatouage. Certains propriétaires de clubs de gym se sont mis à interdire l’entrée à des personnes tatouées de peur qu’on leur ferme leur établissement du jour au lendemain, après une inspection aléatoire.

Cette interdiction non écrite est-elle seulement liée à des motivations religieuses ?

Bien sûr que non. C’est avant tout parce qu’aux yeux des mollahs, le tatouage est une pratique occidentale, et qu’en Iran, ce sont principalement les femmes qui en sont adeptes. 

En quoi le tatouage, dans votre démarche, n’était qu’un prétexte pour évoquer la restriction des libertés dans votre pays ?

Tattoo est avant tout un film sur la vie privée. La stigmatisation des tatoués est le meilleur exemple qu’il soit d’un pouvoir religieux qui veut tout contrôler, jusqu’au corps, qui est au cœur de notre intimité. Tout a commencé il y a quarante deux ans, lorsque les femmes ont été obligées de porter le hidjab. Parce qu’on a pas su dire non à l’époque, on se retrouve aujourd’hui avec un pouvoir qui veut réguler l’ensemble de la sphère privée, y compris ce que l’on fait de notre peau. Qui sait ce que sera la prochaine étape ?

© Tattoo/Farhad Delaram

Vous-même, avez-vous subi des pressions à cause de ce film ?

Il y a d’abord eu quelques difficultés pendant le tournage. Je n’aime pas les décors et j’ai l’habitude de filmer in situ, dans des lieux qui existent vraiment. Nous avons donc tourné la première scène dans un véritable poste de police, entourés de deux observateurs du gouvernement. Alors il nous a fallu improviser : dire que le réalisateur, moi-même donc, était fou, et qu’il ne voulait filmer que toutes portes fermées, avec des méthodes inspirées du théâtre. Ou encore filer quelques cigarettes par-ci par-là…

Après avoir été récompensé à la Berlinale 2019, une première pour un réalisateur iranien, j’ai été convoqué au Ministère de la culture. On me demande de venir à dix heures mais on ne me reçoit qu’à onze heures trente – ne croyez pas que ce type de petite humiliation est un hasard. À peine entré, on me dit : “C’est impressionnant à quel point vous parlez bien persan !”. À quoi je réponds que c’est naturel, puisque je suis iranien. “Ah bon, me fait-on, nous étions persuadés que vous étiez allemand. Votre film, qui n’est pas très bon, semble si peu iranien. Vous êtes sûr de ne pas être allemand ?” Évidemment, et bien que ça n’ait jamais été dit officiellement, Tattoo a été banni de tous les festivals du pays. À Téhéran, j’ai reçu les félicitations du jury du festival de courts métrages par courrier… et deux jours après, le film n’était plus sur la liste. Mais peu importe, je continue de l’envoyer. Pour moi, c’est un petit acte de résistance. 

 

Propos recueillis par Simon Rossi.