Dans l’eau, il y a ceux qui n’aiment déjà pas avoir trop de vide sous leurs pieds, puis il y a ceux que ça ne gêne pas mais qui n’ont pas encore vu The Deep House. Le film, sorti en salles le 30 juin, montre deux passionnés d’urbex (exploration urbaine) et de gloire numérique qui, pour faire exploser leur compteur de likes, partent explorer une maison immergée et hantée au fond d’un lac. Il n’est écrit nulle part que les spectres n’aiment pas l’eau ; on sait déjà qu’ils aiment le sang.

Réalisé sans effets spéciaux, le sixième long-métrage d’Alexandre Bustillo et de Julien Maury est une prouesse technique. L’eau trouble du lac, le pourrissement des meubles, la nage haletante à la lampe torche : tout a été créé et tourné à six mètres de profondeur dans la piscine d’un des plus grands bassins de tournage d’Europe, près de Bruxelles. Pour orchestrer ce huis clos sous oxygène, les deux réalisateurs sont allés débaucher Jacques Ballard, un chef opérateur passionné de plongée qui s’est fait, en quelques années, une réputation de spécialiste des prises de vue sous-marines tout en rejetant, à raison, cette étiquette. Retour avec lui sur les conditions de ce tournage spécial et sur un parcours où s’entremêlent plongée sous-marine et cinéma.

Vous vous êtes fait connaître, en tant que chef opérateur spécialiste des prises de vue sous-marines, par votre capacité à sublimer le milieu aqueux – par exemple avec le court-métrage Ama de Julie Gautier. Ce n’est pas vraiment l’esprit d’un film d’horreur comme The Deep House

Clairement, on m’a demandé de filmer une eau crade, angoissante et inhospitalière. C’est justement ce qui m’a intéressé. Il y avait un certain défi technique à passer de la majestuosité de mes travaux avec Julie Gautier à l’univers du film d’horreur. C’est pourquoi j’ai rejoint ce projet, d’autant plus qu’Alexandre Bustillo et Julien Maury, les deux réalisateurs du film, ne sont pas plongeurs et allaient me demander l’impossible.

L’ont-ils fait ?

Bien sûr ! Il a fallu s’adapter, trouver tous les ajustements imaginables pour réaliser ce qui, à première vue, nous semblait impossible – quitte à abandonner ou modifier certaines parties du scénario. Mais c’était excitant, d’autant plus que l’un des personnages principaux du film, c’est cette maison immergée. La filmer, c’est une question de dosage : il faut comprendre comment se comporte la lumière sous l’eau, comment la perception de l’espace est transformée, et jouer sur le grossissement des objets par exemple.

© 2020 – RADAR FILMS – LOGICAL PICTURES – APOLLO FILMS – 5656 FILMS

Avez-vous participé à la réflexion autour des décors du film ?

J’ai même insisté pour être au courant dans les moindres détails de tout ce qui allait dans l’eau. Dans la phase de préparation, j’étais le seul plongeur présent avant que le chef décorateur n’appelle son équipe, dont certains membres connaissaient également la plongée. Et heureusement, car j’ai acquis pas mal de réflexes au cours de ma carrière. Par exemple, ne jamais immerger deux métaux différents dans un même bassin, à cause de l’électrolyse. J’ai déjà vu des échafaudages commencer à se dissoudre à cause de ça… Au bout de quelques jours, j’ai fini par pondre un document de trois pages à destination des équipes, une sorte de “C’est pas sorcier” de la plongée sous-marine qui rappelle les lois fondamentales de la physique sous l’eau. Le but étant, bien entendu, de distordre ensuite ces lois fondamentales à l’image : on ne fait pas du documentaire !

Mais pour revenir aux décors, oui, tout a été testé, tout a été validé pièce par pièce : c’était la responsabilité de l’équipe déco, et mon assistant Arthur Lauters et moi avons tout suivi de près. Les pièces de la maison étaient préalablement construites en surface dans l’atelier, puis réinstallées façon Lego sur la plateforme mobile du studio et immergées à raison d’un mètre par heure pour vérifier que tout tenait. On a même participé au choix des produits pour recréer une eau de lac sale et trouble. La plupart du temps, on envoyait du terreau mélangé à des épluchures, du chou de Bruxelles mixé ou des bouts de betterave. Que des produits bios bien sûr ! Ça a mis une semaine pour trouver la bonne recette.

© JACQUES BALLARD

Qu’est-ce qui a été le plus nouveau d’un point de vue technique pour vous, sur ce tournage ?

Franchement : tout ! Il a fallu improviser et bricoler beaucoup de choses. Les deux personnages du film font de l’urbex (ndlr : de l’exploration urbaine) sous l’eau, et filment leurs aventures avec des petites caméras d’action souvent utilisées dans les sports extrêmes. Les deux plongeurs professionnels en doublure étaient donc équipés de ces petites caméras qui ne sont contrôlables qu’en Wifi… or il suffit de cinq centimètres d’eau pour rompre toute connexion avec la surface. On a donc dû fabriquer et programmer des sortes de routeurs sous-marins pour faire le lien.

La luminosité a aussi été un gros sujet. Évidemment, on est sous l’eau et c’est un film d’horreur : tout est sombre à l’image, mais il ne faut pas croire qu’on a simplement filmé à la lampe torche. Sur le plateau, on y voyait comme en plein jour, car les petites caméras manuelles des deux plongeurs sont de moins bonne qualité et accentuent les contrastes. Ensuite, nous avons pu doser avec précision la densité des zones sombres en postproduction lors de l’étape appelée « étalonnage ».

Rien de nouveau, en revanche, pour ce qui est des contraintes physiques sur votre corps pendant les trente-quatre jours de tournage.

Non, c’est vrai, je suis habitué à tourner six à huit heures par jour sous l’eau. Même si le plateau n’était qu’à six mètres de profondeur, on plongeait quand même au Nitrox (ndlr : mélange d’air enrichi en oxygène) pour plus de confort et de sécurité.

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Comment en vient-on, dans une carrière de chef opérateur, à travailler sur de tels tournages ?

J’ai commencé la plongée à 14 ans, lors d’un voyage en Grèce avec ma mère. C’était comme dans Le Grand Bleu (1988) : on m’a mis un masque, on m’a filé un tuyau dans la bouche et j’ai directement plongé à vingt ou trente mètres – soit dit en passant, je ne laisserais pas mon fils faire ça aujourd’hui ! Mais ça a été le début d’une grande passion.

Quelques années plus tard, j’ai passé un Bac cinéma et je me suis inscrit à la Fac de Saint-Denis, toujours en cinéma. Je voulais poursuivre avec la Fémis (École nationale supérieure des métiers de l’image et du son), mais un intervenant qui venait à la Fac m’a dit : “Vu ton profil, toi qui es un électron libre et qui as envie de t’éclater, tu ne devrais pas suivre le cursus en entier mais prendre ce qui t’intéresse ”. Alors j’ai suivi son conseil, je suis juste allé traîner là-bas, et on a fini par m’embarquer comme machiniste dans un film de fin d’études ; au final, j’ai travaillé sur une trentaine de courts-métrages. À la Fémis j’ai aussi rencontré Philippe Vene, un grand chef opérateur sous-marin, qui y donnait des cours. Il m’a emmené sur un tournage dans les calanques de Marseille, à l’époque on tournait en pellicule et en caméra film. Il m’a tout appris en accéléré et m’a embauché quand une place d’assistant s’est libérée. J’avais vingt ans.

© JACQUES BALLARD

Aujourd’hui, bien que vous soyez spécialiste des prises de vue sous-marines, vous travaillez aussi en terrestre ?

En réalité, la majorité de mon travail est hors de l’eau ! Les tournages sous-marins ne représentent que quinze pourcents de mon temps de travail, sauf pour des projets exceptionnels comme The Deep House, qui a duré un an. En France, il y a beaucoup de gens qui ont débuté par la plongée avant de passer à l’image, moi j’ai toujours mené les deux activités en parallèle ce qui me permet de travailler partout. Je n’aime pas les étiquettes. Un tournage, c’est quelque chose de fou à vivre ; y rajouter de la plongée c’est incroyable, mais ça n’est pas une fin en soi dans la conception que j’ai de mon métier.

 

Propos recueillis par Simon Rossi.

Sphères n°2 : les plongeurs sous-marins
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