Par Maung Moe (pseudonyme), journaliste birman réfugié à Bangkok

Pour marquer leur opposition à la junte et la dictature, de nombreux Birmans se tatouent des phrases et symboles pro-démocratie. Ils prennent un risque terrible : le gouvernement militaire réprime dans le sang les manifestations, multiplie les incarcérations arbitraires et cible en priorité les peaux encrées de messages révolutionnaires.

Le couvre-feu a déjà commencé, mais Wim Maung* est encore dehors. Il marche dans sa propre rue, à Mandalay, en Birmanie, le 3 avril 2021. Là-bas, l’interdiction de quitter son domicile entre 20h et 4h du matin n’est pas qu’un acte sanitaire, il est aussi militaire : la junte l’a imposée quelques jours après sa prise de pouvoir, le 1er février 2021. Wim est alors de retour d’une manifestation contre le coup d’État, un défilé où l’on a fait sonner casseroles et poêles en signe de protestation, quand un groupe de soldats sort de l’ombre et lui crie : « Arrête de courir ! » Quatre d’entre eux braquent l’électricien de vingt-quatre ans avec leurs armes. Ils le jettent au sol et le rouent de coups ; poings, pieds et crosses de fusils s’abattent sur lui. Un ordre vient interrompre le tabassage : « Enlève ton tee-shirt ! » Wim s’exécute. Les soldats découvrent un tatouage sur son bras.

 

© Nay Ye Linn

C’est un portrait d’Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix en 1991, dirigeante élue opposée à la dictature militaire, puis renversée par le coup d’État et depuis assignée à résidence. Les soldats intiment au jeune homme d’enlever ce tatouage. « Je leur ai répondu : “Bien sûr, je le ferai moi-même, raconte Wim. Mais je savais que ça n’avait aucun sens. » Les soldats insistent, ils veulent retirer le portrait tout de suite. Alors, Wim change de ton : « D’accord, brûlez-le ! » L’un des militaires le prend au mot et ramasse un pneu abandonné sur le bitume, le découpe, l’enflamme, puis l’applique sur le bras du jeune homme. « Je pouvais entendre ma peau crépiter, se souvient-il. Sur mon bras, j’ai vu des flammes couvrir le visage de la cheffe de l’État. » Relâché après cette torture, Wim retourne chez lui et ne peut qu’appliquer du gel à l’aloe vera sur sa brûlure pour tenter de calmer la douleur – impossible d’aller chez le médecin pendant le couvre-feu. « Ils ont brûlé ma peau comme si c’était un morceau de viande sur un barbecue, enrage-t-il avant, tant bien que mal, de se consoler. J’ai eu mal, mais je n’ai pas crié. J’ai résisté à la douleur. »

Campagne collective de tatouages

Comme Wim, beaucoup de jeunes Birmans tatoués ont été la cible de patrouilles, de contrôles et de raids organisés par la junte au pouvoir depuis le coup d’État. Ce 1er février, le nouveau parlement devait s’installer dans la capitale, Naypyidaw. Mais des chefs militaires ont accusé la Ligue nationale pour la démocratie (LND), parti victorieux mené par Aung San Suu Kyi, de plus de onze millions de cas de fraudes, ce que dément la formation politique.

 

L’intégralité de ce reportage est à retrouver dans le magazine papier Sphères n°6 : les tatoués.