On croyait s’être bien préparés, mais leur complicité avait échappé à nos recherches. Heureuse surprise à peine commencé l’entretien, Bérénice Bejo et Hugo Marchand se connaissent bien. Depuis une bonne décennie, l’actrice de quarante-cinq ans suit les faits d’armes du “grand dadais” — selon ses mots — de vingt-huit ans, danseur devenu étoile en 2017. Elle loue sa grâce. Lui vante son talent. Bref, ils s’estiment.

La comédienne, passionnée par la danse, s’y est aussi essayée. Certes pas à la manière de son vis-à-vis, qui tord son corps six heures par jour pour atteindre le geste parfait, mais avec sérieux tout de même. En 2017, en duo avec le directeur du ballet du Nord Sylvain Groud, elle jouait un spectacle de danse de cinquante minutes nommé Trois Sacres. Avant cela, il y avait eu sur grand écran son mambo saugrenu dans OSS 117 : Le Caire, nid d’espions (2006), son millimétré numéro de claquettes en noir et blanc dans The Artist (2011) et son trémoussement joyeux dans Fais de beaux rêves (2016). Elle dit que les réalisateurs tendent à lui proposer des scènes dansantes. Hugo Marchand rétorque que ce n’est pas pour rien.

Enfermés de plein gré dans la loge 25 rouge sombre de l’Opéra Garnier, les deux amis discuteront longuement, abordant par eux-mêmes les thèmes que nous prévoyions d’explorer : leurs références cinématographiques communes et les batailles qui en découlent — qui, de Gene Kelly ou de Fred Astaire, est le meilleur danseur ? —, leur expérience de la scène, qui s’étend de la systématique liquéfaction des entrailles provoquée par le trac d’avant-spectacle — “Ton corps te dit clairement qu’il y a quelque chose qui ne va pas !” — jusqu’à l’état de surconcentration dans lequel elle les plonge, ou encore le regard qu’ils posent sur leur propre corps, eux qui sont les cibles de milliers de paires d’yeux. Avec tout ça, on n’a pas pu en placer une. Mais on a tout enregistré.

 

Nous voici dans votre seconde maison Hugo, puisque vous dansez à l’Opéra depuis près de quinze ans. Est-ce ici que tout a commencé pour vous ?

Hugo Marchand : Non, c’est à Nantes, à l’âge de neuf ans, que j’ai commencé la danse, après avoir fait de la gymnastique et du cirque. Mon premier cours au conservatoire a été comme une révélation. J’ai pris conscience de mon corps d’une manière nouvelle, j’ai découvert qu’il allait m’offrir une liberté que peu de gens ont, un peu comme si j’avais un super pouvoir. Alors évidemment, à neuf ans, je ne l’avais pas intellectualisé de cette manière mais avec le temps, c’est ça qui en est ressorti. Ça a été un coup de foudre qui depuis ne m’a jamais lâché. Après quatre années à Nantes, j’ai intégré l’école de danse de l’Opéra de Paris pour y passer encore quatre années avant de rejoindre la compagnie du Ballet à dix-sept ans. Comme dans toutes les grandes écoles, c’est un parcours très hiérarchisé, avec des écrémages réguliers. Une fois dans la compagnie, il y a plusieurs grades ; en fonction de son grade, on gagne plus ou moins d’argent et on danse des rôles plus ou moins intéressants. J’ai été nommé danseur étoile à vingt-trois ans, en mars 2017, à Tokyo. C’est allé vite. J’ai eu de la chance et j’ai évidemment beaucoup travaillé. Aujourd’hui, j’occupe un grade qui me permet de m’exprimer avec beaucoup de liberté… mais qui implique aussi beaucoup de responsabilité.

Bérénice Bejo : (Elle intervient.) Je vois Hugo danser depuis qu’il a dix-huit ans. Je me souviens m’être demandée : « C’est qui le grand dadais au fond ? » [ndlr, Hugo Marchand mesure 1m92, une taille peu commune pour un danseur étoile.] Il avait des bras et surtout des mains que j’adorais. Sur scène, il volait et quand il retombait sur le sol, on n’entendait pas un bruit ! C’était très impressionnant. Je me demandais comment il faisait ça en étant si costaud. Avec Michel [ndlr : le réalisateur Michel Hazanavicius est son compagnon et le père de ses deux enfants], on l’a vu gravir les échelons. On se demandait quand il passerait danseur étoile car pour nous, c’était une évidence. 

© Eliott Verdier

Pour vous aussi Bérénice, le parcours a démarré jeune ?

BB : Oui, vers cinq ou six ans, je savais que je voulais être actrice. J’ai grandi à l’époque de Nulle part ailleurs, des Nuls et des Inconnus et pourtant, je ne les ai jamais vus parce que les vendredi et samedi soirs, mes parents, tous les deux cinéphiles, me mettaient devant un vieux film ! Mais le cinéma, ce n’est pas comme la danse. J’ai passé des castings à dix-sept ans puis j’ai commencé à travailler assez rapidement avec des petits téléfilms, des trucs pas forcément très glorieux. À vingt-trois ans, à l’âge où Hugo a été nommé danseur étoile, je tournais mon premier rôle au cinéma dans Meilleur espoir féminin (2000) de Gérard Jugnot, pour lequel j’ai d’ailleurs été nommée meilleur espoir féminin, mais sans le gagner. Après, ce sont des castings, réussis ou non, et des étapes qui passent. À vingt-sept ans, j’ai fait OSS 117.

Ça a été le début de la notoriété ? 

BB : Non, pas vraiment, car c’était Jean Dujardin qui était mis en avant. J’étais le clown blanc qui devait servir l’autre clown. Mais OSS 117, ça a surtout été ma rencontre avec Michel. Ma vie, ma carrière, elle porte aussi son nom. Il y a eu ensuite The Artist (2011) et là, ça a été l’explosion. Mais en réalité, c’est différent d’Hugo et des danseurs de l’Opéra. Eux, c’est du travail tous les jours. Moi, c’est un autre rapport au métier. Je vais au ciné, je vais voir des expos, je lis, j’écris, je glande. (Rires) (Elle s’adresse à Hugo) Pour les danseurs, c’est impossible ! Je ne pense pas que tu puisses passer deux heures chez toi à lire un bouquin les pieds en l’air ! 

HM : Si, si, mais je le fais en bouffant de l’aspirine, le genou dans la glace et des électrodes sur les mollets (Rires) ! Mais sinon, c’est un peu le même principe, je vois pas mal d’expos et je vais beaucoup au ciné parce que c’est important, en tant qu’artiste, de savoir ce qui se passe dans notre société pour s’inspirer des uns et des autres, et pour mieux incarner nos personnages. Parfois, j’ai aussi besoin de glander. 

Vous y parvenez ? 

HM : Pas vraiment non.

© Eliott Verdier

Même pendant les derniers mois de confinement ?  

HM : Pendant la Covid-19, j’ai pété un câble ! Chaque jour, je faisais cinq heures de sport, du gainage, cent pompes, du footing et je dansais sur le carrelage de ma cuisine. J’ai perdu cinq kilos ! J’étais fou ! (Rires) En fait, j’ai eu peur de perdre le contrôle. La seule façon pour moi de le garder, c’était de faire un régime. En faisant sécher et en musclant mon corps, j’avais l’impression de le maîtriser. Et je suis revenu comme ça pour la rentrée.

BB : Alors que tout le monde est sorti du confinement plus gros qu’en y entrant ! (Rires) 

C’était pareil pour vous Bérénice ? 

BB : Hugo et moi, on n’a pas le même âge. J’ai deux enfants, donc c’était différent. Mais j’ai essayé de maintenir des règles pour que mes enfants ne décrochent pas. Réveil à 7h30 tous les jours !

HM : Moi aussi ! À partir de 8h, j’avais mon planning. De 10 à 13h, c’était sport. Puis pause et à nouveau sport. Je ne picolais que le week-end. Par contre, le week-end, je me mettais bien ! (Rires) Attention, je ne me mettais pas des caisses tout seul chez moi hein, j’étais confiné avec une copine !

 

L’intégralité de cet entretien croisé est à retrouver dans le numéro papier Sphères n°7 : les danseurs.