Le décor choisi n’a rien d’anodin. Située dans le 11e arrondissement parisien, rue Jean-Pierre Timbaud du nom de l’ancien résistant et syndicaliste français, l’entrée de la Maison des Métallos pose les bases. Une pancarte indique que nous sommes : « Cour des Brigades internationales ». Ancien siège du syndicat des ouvriers métallurgistes, la Maison des Métallos est longtemps restée un point névralgique des mobilisations ouvrières et des réunions syndicales. À cette époque, on s’y retrouvait pour discuter du patronat et des conditions de travail, des tracts à diffuser et des manifestations à mener. Longtemps, ce lieu a été celui de l’expression des colères et le siège d’actions politiques fortes, comme l’organisation de l’aide à l’Espagne républicaine avec l’accueil des volontaires des Brigades Internationales, l’entrée dans la Résistance, la lutte contre les guerres d’Algérie et du Vietnam ou encore l’engagement contre le fascisme sous toutes ses formes. Désormais, la Maison des Métallos est un établissement culturel de la Ville de Paris et accueille spectacles, débats et ateliers citoyens. En ce début de mois de novembre, elle reçoit en son sein cinq personnalités venues échanger autour d’une question symbolique faisant écho à l’histoire du lieu : la convergence des luttes est-elle nécessaire ?
Lauren Bastide, Benoît Hamon, Cyril Dion, Grace Ly et Lou Trotignon s’accordent rapidement sur au moins une chose : la convergence est une réalité, déjà vécue dans les corps et les esprits. Alors pourquoi ne la retrouve-t-on pas dans la rue, à la tête du pays ou en top tendance sur les réseaux sociaux ? « Notre souci, c’est la stratégie », reconnaît Lauren Bastide. À cinq mais d’une seule voix, tous cherchent à circonscrire les enjeux et à éclairer sur ce qui empêche et permet la convergence. Côté tableau noir, il y a l’épuisement, les egos, une gauche un « peu trop bête », des algorithmes pas franchement favorables, un modèle élitiste particulièrement contraignant et un grand ennemi commun : le capitalisme. De l’autre côté, il y a une convergence déjà là, sous-jacente, dans les récits qui se répondent, dans les échanges entre mouvements féministes, écologistes, queer et antiracistes, dans les coalitions locales qui se forment spontanément entre les habitants d’un territoire à défendre. Ce Tandem un peu exceptionnel, que l’on aurait pu appeler un quinquet (oui, oui, c’est ainsi que l’on nomme un vélo à cinq places !), ne cherche pas à donner une réponse définitive à la question de la nécessité d’une convergence des luttes. Il transmet davantage un instantané, celui d’une époque qui fait face à un rouleau compresseur identitaire et capitaliste. Il permet aussi de renverser la table et de se poser une autre question, plus angoissante peut-être : et si, à rester chacun dans son couloir de lutte, on finissait simplement par perdre tous ensemble ?
Benoît Hamon
Le flambant « vieux routier » de la gauche, défenseur du revenu universel, passé par les ministères et les campagnes présidentielles, se consacre désormais à l’économie sociale et solidaire via son association Singa, dans laquelle il accompagne l’intégration des personnes réfugiées et migrantes.
« Au fond, ce qui nous différencie notamment des fachos, c’est qu’on n’a pas peur d’une rencontre tangible avec l’autre. Notre territoire naturel, c’est la rue, les lieux physiques. »
Lauren Bastide
La journaliste explore épisode après épisode dans son célèbre podcast La Poudre, ainsi que dans ses différents ouvrages et prises de position, les failles d’un monde construit par les hommes et pour les hommes.
« En vérité, on a un ennemi commun : le capitalisme. C’est la construction d’un monde où seule la production de richesse compte, nous opprimant tous et toutes, ou à quelques exceptions près. »
Cyril Dion
Figure de proue de l’écologie politique, réalisateur césarisé avec Demain (2015), il est aussi l’auteur de La Lutte enchantée (2025, Actes Sud), sorte de journal de lutte où il mêle réflexions philosophiques et stratégies d’actions.
« L’existence, ce n’est pas se conformer à des systèmes hiérarchiques, pyramidaux, avec quelques personnes qui dominent les autres. »
Grace Ly
Co-créatrice avec Rokhaya Diallo du podcast Kiffe ta race, autrice des romans Jeune fille modèle (2018, Fayard) et Les nouveaux territoires (2026, Harper Collins France), l’écrivaine et militante antiraciste est adepte d’une forme de radicalité douce : celle de la narration comme acte politique.
« Aujourd’hui, les jeunes n’ont pas besoin qu’on leur explique le sexisme et le racisme. Ils disent : “C’est bon, on a compris.” Et ça donne de l’espoir car ça montre qu’on n’effacera pas ce qui a déjà été fait. »
Lou Trotignon
Révélé sur les scènes queer parisiennes avant de remplir aujourd’hui des salles de plusieurs centaines de personnes avec son spectacle Mérou, l’humoriste trans est devenu un maître de l’humour qui questionne, déjouant les récits dominants avec autodérision et finesse.
« L’humour a toujours été un outil extrêmement fort contre l’oppression car il permet de dire : “Vous nous pointez du doigt en nous insultant ? On s’en fout, on va reprendre vos insultes et en faire quelque chose d’empouvoirant.” »