Simple affaire de doux ravagés (souvent montagnards) qui revendiquaient proximité et préservation de la nature dans les années 1970, le trail explose depuis cinq ans. Les dossards des courses s’arrachent en quelques minutes pour des prix affolants. Les ravagés se sont multipliés et ont muté en CSP+ urbains de trente à cinquante ans, qui dépensent plus de mille euros par an pour leurs chaussures, sacs d’hydratation, bâtons et montres connectées. Les plus grands équipementiers affichent un chiffre d’affaires supérieur au milliard d’euros grâce notamment à une spectaculaire incursion dans la mode. À tel point que leurs chaussures sont portées aussi bien par Rihanna, Bella Hadid et A$AP Rocky que par des joggeurs citadins. Bref, « le trail, il a changé », comme dirait Clemquicourt, traileur-créateur de contenu inconnu il y a deux ans, aujourd’hui suivi par plus de 500 000 abonnés.
Pourquoi tant d’engouement ? Mathieu Blanchard, l’un de ses meilleurs représentants, assure que la douleur l’instruit, que le mouvement et la solitude prolongés aiguisent ses pensées. Camille Bruyas, traileuse pro elle aussi, dit avoir surmonté deux ans de blessure pour retrouver la liberté et le dépassement de soi que lui offrent les sentiers. Les autres, du plus amateur au plus aguerri, trouvent dans l’effort de longue haleine et la confrontation à l’environnement un rapport au corps primaire que les modes de vie moderne ont estompé. Ou un plaisir masochiste. Ou un prestige social conféré par le statut de finisher à la pause café. Probablement un peu des trois.
Avec la massification de la pratique naissent des problématiques. Écologiques d’une part : difficile de protéger la faune et la flore et de préserver des bilans carbone sobres. Éthiques et économiques de l’autre : le prix des courses et l’esprit artisanal des origines s’envolent quand des grands groupes installent un monopole sur les compétitions. Le trail est populaire et la grande majorité s’en réjouit. Reste à déterminer s’il peut changer d’échelle sans se renier.
Mec plus ultra – Mathieu Blanchard répond à l'écrivaine Cécile Coulon
À 38 ans, Mathieu Blanchard est peut-être la plus célèbre figure française du trail, en raison d’un solide palmarès (3e à l’UTMB en 2021, puis 2e en 2022 et vainqueur de la Diagonale des Fous en 2024), mais aussi d’un goût prononcé pour l’aventure. En 2025, cet ingénieur de formation est ainsi venu à bout de la Yukon Arctic Ultra (650 kilomètres de trail sous -35°C de moyenne) et d’une transatlantique (si, si) en binôme avec le skipper Conrad Colman.
De passage dans la capitale début avril à l’occasion du Salon du running, il devait y rencontrer Cécile Coulon, autrice du Visage de la nuit (L’Iconoclaste, 2026) et du Petit éloge du running (Les Pérégrines, 2021). Outre les quatre années passées sur une thèse portant sur le sport et la littérature, l’écrivaine de 35 ans est elle aussi une coureuse émérite, mais plutôt sur asphalte, où elle avale des ultras de 100 kilomètres. Comme elle dit : « Chez moi, la course précède l’écriture. »
Hélas, leurs agendas trop remplis ne concordaient pas. Alors, Cécile Coulon a consenti à préparer elle-même l’interview. À travers ses questions, Mathieu Blanchard aborde la solitude du coureur de fond et la place de la douleur dans notre société, remet en cause la platitude des fesses de traileurs, se plaint des odeurs camphrées sur les lignes de départ ou évoque son lien aux histoires, si fort qu’il se demande parfois durant ses courses comment il les racontera.
Clique à clics – La déferlante Clemquicourt
Depuis début 2024, une clique de jeunes créateurs de contenus emmenée par Clemquicourt développe une approche du trail axée sur le divertissement qui explose en popularité. Leur ascension fulgurante est critiquée par les pratiquants historiques, inquiets de voir leur discipline s’ouvrir plus que jamais au grand public, aux influenceurs et aux pubs.
Suréquipés
En trente ans, le trail est devenu une discipline à la fois si pratiquée et si tendance que l’on croise en plein Paris des coureurs suréquipés. Illustration dans cette série photo.
Blandine L'Hirondel : femme de tête
Après une ascension fulgurante, Blandine L’Hirondel, 35 ans, est devenue dix années après ses débuts dans le trail l’une des figures majeures du peloton. Gynécologue et coureuse de haut niveau, elle s’illustre par ses performances comme par son engagement pour la médecine sportive féminine, longtemps dénigrée.
La guerre des mondes
Course associative née en 2004 et défendant une approche artisanale du sport, le Trail du Ventoux est contraint de partager les pentes du Géant de Provence avec l’UTMB Group depuis 2024, année où le colosse du trail mondial a racheté une petite course non loin : le Grand Raid Ventoux. La cohabitation forcée entre ces deux mondes dessine en creux les mutations d’une discipline en plein essor, qui se professionnalise à grande vitesse.