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Les gardiens de phare

L’état préoccupant des phares français

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Marc Pointud milite depuis des dizaines d’années pour préserver les phares français. Le chevalier du mérite maritime, âgé de soixante-dix ans et président-fondateur de la Société nationale pour le patrimoine des phares et balises (SNPB), s’inquiète surtout pour ceux en mer : souvent isolés, soumis à des conditions météorologiques difficiles qui accélèrent leur délabrement, ils exigent un soin poussé que le gouvernement peine à fournir. En douze ans, seuls trois ou quatre d’entre eux ont été restaurés. Pas assez, selon Marc Pointud, qui ne serait pas étonné de voir prochainement un de ces bâtiments s’écrouler. Entretien.

Pourquoi, selon vous, devrions-nous préserver les phares ?

D’un point de vue signalétique, ceux en mer sont essentiels pour la navigation côtière, la plaisance et la pêche. D’un point de vue patrimonial, ils sont importants parce qu’ils représentent 95% de la grandeur et de l’épopée maritimes françaises. Bien sûr, on peut vivre sans, mais on peut vivre sans beaucoup de choses : en soi, on n’a pas besoin de châteaux forts ! Pourtant, comme eux, les phares représentent une partie de l’Histoire de France.

Combien de phares y a-t-il en France ?

Cent cinquante, à peu près.

En 2016, vous avez passé soixante-neuf jours seul dans le phare de Tévennec, érigé sur un îlot en pleine mer au large du Finistère, et qui n’était plus habité depuis 1910. Pourquoi ?

Pour vous expliquer ça, il faut que je revienne à l’année du Grenelle de la mer, en 2010. À l’époque, nous, la SNPB, avions obtenu trois choses suite à un rapport que nous avions rendu : d’abord, que les phares soient considérés comme un patrimoine maritime important à préserver ; ensuite, qu’ils soient davantage ouverts au public ; et enfin, que la gestion patrimoniale des phares soit distinguée de celle purement signalétique.

Suite à ces avancées, l’État a nommé le conservatoire du littoral comme gérant de ce patrimoine. Ça paraît logique, mais le conservatoire du littoral n’avait pas le budget suffisant pour entretenir tous ces bâtiments, lui qui s’occupe d’ordinaire de terrain. Alors, il n’a pris en charge que soixante-dix des cent cinquante phares français, excluant les phares isolés, les phares militaires, les phares urbains et… les phares en mer ! Et oui, comme ils sont situés sur le domaine public maritime, ils n’appartiennent pas à une commune, mais à l’État. Résultat, tout le monde les aime et les trouve romantiques, mais quand il faut les restaurer, on peut se brosser ! Alors, en 2011, on a demandé l’autorisation d’occuper le phare pour le retaper. Y rester soixante-neuf jours en solitaire était davantage un coup de com’ qui nous permettait d’alerter la presse et le public sur ce problème.

Pourquoi avoir occupé ce phare en particulier ?

On a choisi Tévennec parce que c’est la seule maison-phare en France qui se trouve au large, sur un îlot. Sur le plan architectural, c’est une aberration. En hiver, les vagues passent par-dessus le toit, et la terrasse est remplie d’un mètre d’eau. D’ailleurs, le bâtiment a déjà connu quatre toits différents. Le premier n’a tenu qu’un hiver … Et puis, Tévennec, c’est isolé de tout, on n’est jamais sûr de revenir dans les temps prévus. Mon quotidien, c’était une pièce aménagée convenablement pour survivre : il y avait 100% d’humidité sur les murs et il faisait 8 à 10 °C en permanence.

Portrait Marc Pointud © SNPB

L’État français ne restaure donc que la moitié des phares du territoire ?

Non, depuis le grenelle de la mer de 2010, l’ensemble des phares, à terre comme en mer, a été classé monuments historiques. L’État a donc l’obligation de les entretenir. Mais bon, cette obligation n’est pas toujours appliquée…

Combien l’État en a-t-il restauré depuis 2010 ?

Trois ou quatre. Donc le rythme de restauration n’est pas suffisant pour tous les maintenir en état. D’autant plus que ce sont des structures qui sont soumises à des conditions épouvantables ! Une seule vague de tempête déplace dix tonnes au mètre carré. Et puis, le sel et l’humidité jouent beaucoup aussi.

Il y en a qui pourraient s’écrouler prochainement ?

Difficile à dire, mais en tout cas, il y a des phares qui sont en mauvais état ! Depuis le début du XXe siècle, le phare de la Jument, à Ouessant, tremble. On ne sera pas étonné quand il tombera, pourtant, personne ne se mobilise pour le sauver. Et quelque part, je le comprends. Quand la cathédrale de Notre-Dame de Paris brûle, ça émeut tout le monde, on ne va pas laisser le centre de Paris avec des poutres noircies… mais un phare en mer qui s’écroule, et qui coûterait une blinde à reconstruire ? On mettra un signal, une marque, une bouée, qui fera de la lumière dans la nuit, et ce sera tout.

En 2020, le département des phares et balises a été intégré au ministère de la mer, créé la même année. Cela a-t-il changé quelque chose à l’entretien des phares ?

En mars 2021, nous avons eu une réunion avec ce ministère. Notre autorisation d’occupation temporaire de Tévennec, accordée en 2011 pour dix ans, prenait fin en juin. Le gouvernement ne l’a pas prolongée, parce que – c’est du moins ce qu’on nous a assuré – le ministère de la mer a mis lui-même au point un plan pluriannuel de restauration de tous les phares en mer. Sur la papier, c’est une très bonne nouvelle. Sauf que pour l’instant, nous n’avons aucune information sur ce plan, et ce n’est pas faute d’avoir insisté.

L’avenir des phares en mer reste donc flou ?

On peut le dire. Avec les élections qui arrivent, il n’est pas sûr que le ministère soit reconduit. Et s’il l’est, il faudra voir où seront affectés les budgets. Mais avec la guerre en Ukraine, il y aura probablement plus d’argent alloué à l’armement qu’au patrimoine maritime.