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Les gardiens de phare

Paolo Rumiz : “Je voulais faire un voyage immobile”

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Né à Trieste en 1947, ex-grand reporter pour le quotidien italien La Repubblica, Paolo Rumiz est partout célébré comme écrivain voyageur. En 2014 pourtant, il s’est volontairement confiné dans un phare pour partager le quotidien de ses gardiens. Comme il l’écrit dans son livre Le Phare, voyage immobile, pour lequel il a reçu en 2015 le prix Nicolas Bouvier, cette expérience a changé son regard sur le monde et sur le métier de gardien de phare. 
 

Comment en êtes-vous venu à passer un mois auprès de gardiens de phare ?

Je venais de terminer une série de dix documentaires sur la Première Guerre mondiale, tournés dans toute l’Europe, et j’étais épuisé. Je voulais faire, pour une fois, un voyage immobile. Comme ça faisait longtemps que je souhaitais m’enfermer dans un phare, j’ai proposé à La Repubblica d’écrire le récit de mon séjour dans ce lieu, et ils ont accepté. J’avais un alibi professionnel, il ne me restait plus qu’à écrire… à propos d’un endroit où il ne se passe théoriquement rien.

Et vous êtes resté longtemps devant votre page blanche ?

Au contraire, j’ai rempli facilement des centaines de pages sur mes carnets.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que j’avais en grande quantité cette chose si précieuse et si rare dans nos vies actuelles : le temps. Je regardais en permanence ma montre pour me persuader qu’il était bien dix heures du matin alors que dans ma tête il était déjà midi ! Coupé d’internet, éloigné de l’actualité, cette vie au phare m’a restitué le Temps. Les heures s’écoulaient plus lentement, comme si elles se dilataient, et mes perceptions étaient plus aiguisées. 

D’ailleurs, et c’est une conséquence paradoxale de l’enfermement, l’espace aussi se dilatait : mon île ne faisait que 1,2 kilomètre de long sur 300 mètres de large, mais je ne suis pas resté assez longtemps pour l’explorer comme je l’aurais voulu, pour noter tous les détails et observer toutes les variations du paysage. 

Vous écrivez aussi qu’à la fin, ce n’était même plus à vous de chercher vos pensées, mais qu’elles venaient vous trouver.

Exactement. C’est quelque chose de très difficile à concevoir dans notre quotidien : l’esprit libre, ayant renoncé à penser grâce à tout le temps dont je disposais, c’est à ce moment-là que les idées me venaient. 

Vous avez vécu, dans ce phare, avec deux gardiens, puis avec un gardien et sa famille. Pensez-vous qu’ils partagent, dans l’exercice de leur métier, la disposition d’esprit que vous décrivez ?

Non, pas vraiment. Le gardien de phare est comme le vrai paysan : il n’est pas contemplatif, il est pratique. Ceux qui sont vraiment au contact de la nature ne sont pas, comme je l’ai été, sujet au romantisme : c’est une déviation de la mentalité urbaine ! Les gardiens de phare connaissent l’ennui, le vide, la distance, l’éloignement de leurs proches. Je ne dis pas qu’ils souffrent, mais il m’a semblé qu’ils voulaient tout le temps être occupés pour ne pas avoir à penser à leur situation. 

Moi, j’y retournerais avec plaisir, puisque ce n’est pas ainsi que je gagne ma vie. Mon métier, c’est d’écrire. Je suis allé dans ce phare en me disant : “Paolo, serais-tu capable de vivre sans penser à l’écriture ? De vivre, tout simplement, en te nourrissant uniquement des moments vécus et du lieu où tu habites ?” 

Il semblerait que vous n’ayez pas vraiment réussi…

(Rires.) C’est vrai ! Mais mon regard sur le monde a changé. C’est une expérience que tout le monde devrait faire au cours d’une vie.

C’était il y a huit ans. Comment s’est passé votre retour à la frénésie de la vie terrestre ?

Pour tout vous dire, ma femme et moi sommes désormais installés en Slovénie, dans une maison en bordure d’une forêt. Quand j’y pense, c’est un peu comme si nous nous étions recréés un petit phare, dont nous sommes les uniques et perpétuels gardiens. 

 

Propos recueillis par Simon Rossi.