Cadavres exquis
Deux paons regardent par la fenêtre, un bébé alligator cherche sa maman, une biche fait son regard caractéristique. Tout ça dans une seule et même pièce. À Paris, le magasin Deyrolle, institution bientôt bicentenaire, attire aussi bien les curieux que les grands collectionneurs d’animaux naturalisés. Il est aussi la splendide vitrine d’un métier, taxidermiste, en nette perte de vitesse. Reportage.
« Je cherche un âne », annonce un trentenaire. « Moi, un porc-épic », répond son acolyte. Impossible de dire s’ils rigolent ou s’ils sont sérieux. Le ton semble plus sincère lorsque l’un d’eux lève un index et dit : « Le zèbre, là, il tue ! » Et encore, ils n’ont pas tout vu. Mais déjà, dans cette première pièce à l’étage du magasin Deyrolle, le regard se perd : c’est le festival des animaux. Un agneau repose sur un canapé de velours rouge. À ses pieds, un renard s’étire. Tout autour, on peut voir un lion en majesté, un tigre sur une commode, un manchot pygmée perché sur un buffet. Pour ne citer qu’eux.
Dans cette institution parisienne, qui se définit comme un cabinet de curiosités, quatre grandes salles en enfilade regorgent d’animaux naturalisés. On y circule comme dans un muséum d’histoire naturelle, au son des grincements du parquet, et avec l’envie de faire partie d’une société savante du XIXe siècle, de nommer des espèces par leur nom latin, de dire des phrases qui commencent par « mon cher confrère ». Des vitrines vieilles de deux siècles contiennent des œufs d’autruche, des poissons séchés, un nautile, des coquillages. Dans certains meubles en chêne massif, il y a des carapaces de tortues finement polies, un homard aux reflets bleus. Une petite armoire, non loin de l’escalier, attire l’œil par sa discrétion et son étrangeté. « Elle contient des choses un peu bizarroïdes », explique Thomas Block, directeur du département de taxidermie et de curiosités. Dedans, une canine de cachalot, un boa constrictor plongé dans un bocal, des batraciens diapharisés (chairs invisibilisées et squelette coloré), ou encore un lionceau sur le dos, figé dans une position de jeu.

Comptez 6 000 € pour ce dernier, très rare. Ce sera 30 000 € pour l’impressionant puma noir au centre de la seconde salle, 150 000 € pour l’ourson et sa maman, mais à peine quelques centaines d’euros pour certains volatiles. Contrairement à un musée, la collection de la maison Deyrolle est ouverte à la vente, sans stock ou presque, et varie au gré des acquisitions. Qui achète ? « D’abord, il faut dire que beaucoup de gens viennent ici en simple visiteurs, ce qui fait partie de notre mission, à savoir participer à une meilleure connaissance du vivant, détaille Thomas Block. Pour ce qui est des acheteurs, ça va de la première acquisition coup de cœur aux grands collectionneurs, en passant par certains VIP dont je ne peux pas dire le nom. » Certains clients sont des habitués, comme cette américaine d’une soixantaine d’années qui arrive en famille et fait la bise aux vendeurs. Sourire étincelant, politesse exquise, toute en familiarité et en distance. Elle semble très bien connaître la maison. « Oh non, pas vraiment », dit-elle en passant. « C’est une de nos grandes clientes, souffle une vendeuse. Un jour, elle a privatisé le magasin pour ses proches. »
D’autres viennent ici pour de petites réparations sur des pièces qu’ils possèdent. Ils paient une quinzaine d’euros pour consolider un papillon, entre cinq et dix pour rafistoler un insecte. Parfois, ils se déplacent aussi pour de plus gros travaux. « On m’amène beaucoup d’oiseaux naturalisés qui ont été attaqués par des chats, raconte Ameline Galle, 27 ans, vendeuse et restauratrice en taxidermie et entomologie, la branche de la zoologie consacrée à l’étude des insectes. Ou bien abîmés lors de déménagements, ou encore mangés par les mites, ce qui nécessite d’enlever les oeufs et les excréments, de récupérer les plumes encore belles, puis de tout recoller. » Il y a une trentaine d’années, Deyrolle avait encore des taxidermistes maison, qui officiaient au rez-de-chaussée. Pour des raisons sanitaires, l’activité a d’abord été délocalisée en dehors de la capitale. Désormais, tout est confié à des taxidermistes indépendants.
« C’est une activité qui existe depuis des milliers d’années », insiste Jean-Pierre Renault, président du Syndicat national des taxidermistes de France (SNTF), qui définit son métier comme « l’art de conserver les animaux morts ». La technique s’est développée il y a quelques siècles, et particulièrement au XIXe siècle, avec l’essor des collections de sciences naturelles. « La première étape, c’est de dépouiller l’animal, c’est-à-dire de lui enlever la peau le plus vite possible après sa mort, puis d’en prendre les mesures », décrit celui qui dit exercer cette activité depuis l’âge de douze ans. Après quoi la peau est aseptisée et tannée avec des produits chimiques : il faut qu’elle soit débarrassée de toute particule de graisse et de viande, mais également assouplie. « On peut aussi conserver certains os, par exemple ceux des ailes et du crâne pour les oiseaux, ceux des pattes pour les mammifères, ou encore la mâchoire quand on veut faire des gueules ouvertes. »

Deux options s’offrent ensuite, selon le style du taxidermiste et la position recherchée. Soit la peau est bourrée de l’intérieur (certains professionnels travaillent encore avec de la paille, d’où le verbe « empailler »), soit elle est appliquée sur un modèle sculpté en mousse polyuréthane. Tout cela prend une quinzaine d’heures pour un faisan « parfaitement réalisé », ou une semaine pour un chevreuil entier, façonné dans un atelier assez frais (quinze degrés dans celui de Jean-Pierre Renault), impératifs de conservation obligent. À la toute fin, après un séchage de plusieurs semaines, les dernières étapes sont cosmétiques : il s’agit de peindre les muqueuses (truffe, langue, babines), de réhausser les couleurs des griffes et des becs, de colorer entièrement les poissons, dont les écailles se ternissent, et enfin d’installer les yeux, aujourd’hui très réalistes, fabriqués sur ordinateur comme pour des prothèses humaines. Des gestes que de moins en moins de professionnels pratiquent.
« Nous étions mille lorsque j’ai débuté, en 1982, estime le président du SNTF. Aujourd’hui, nous sommes 130 officiellement déclarés, dont moins de quarante à en vivre. C’est vertigineux. » Selon lui, cette chute s’explique par la baisse du nombre de chasseurs, passés de 2,5 millions à un million en trente ans, qui constituent 90% de la clientèle des taxidermistes. Mais aussi à cause d’une “écologie punitive” et des « extrémistes écolos » qui ont interdit la naturalisation d’espèces issues de milieux sauvages, mortes de manière accidentelle ou naturelle. Pour les défenseurs de ces réglementations, il est trop compliqué de déterminer précisement la cause d’un décès, et il convenait d’empêcher toute tricherie. « En Allemagne ou en Hollande, on peut naturaliser une chouette retrouvée morte sur la route. Chez nous, non », s’agace Jean-Pierre Renault. Outre les chasseurs, il estime qu’une petite partie de la clientèle des taxidermistes est représentée par des particuliers qui souhaitent conserver un animal de compagnie après sa mort. Restent, pour une part plus petite encore, les commandes de muséums d’histoire naturelle, ou de boutiques telles que Deyrolle, une « institution connue dans le monde entier ».

Dalí, réincarnations et oeufs d’autruche
La célébrité de l’établissement parisien s’explique en partie par sa longévité. C’est en 1831 que Jean-Baptiste Deyrolle, taxidermiste au musée des sciences naturelles de Lille, s’installe à Paris. Son magasin est plus tard repris par son fils Achille, puis par son petit-fils Émile, qui va donner une toute autre dimension à l’entreprise familiale. Ce scientifique et entrepreneur accompagne habillement la réforme de Jules Ferry, en 1882, qui rend l’instruction obligatoire : il se fait éditeur et devient le fournisseur officiel de planches éducatives illustrées. Deyrolle, alors aussi célèbre que Hachette, déménage en 1882 à son adresse actuelle.
Les affaires sont florissantes, et la boutique devient un lieu prisé des artistes. Dans les années 1920, elle est fréquentée par André Breton, Salvador Dalí, ou encore Gertrude Stein. Après les deux Guerres mondiales, l’entreprise survit malgré le remplacement des planches par la photographie dans les manuels scolaires, puis périclite doucement à partir des années 1970, quand elle quitte le giron familial. C’est une boutique poussiéreuse et oubliée du grand public que rachète, en 2001, Louis Albert de Broglie. L’auto-proclamé « prince jardinier », engagé dans la préservation de l’environnement, entend moderniser Deyrolle autour de trois axes : la nature, l’art et la l’éducation.
Une des branches de la maison se consacre à nouveau à des projets d’édition, remet au goût du jour les célèbres planches pédagogiques et en crée de nouvelles, notamment autour de l’écologie. Une autre branche est un cabinet de conseil en aménagement du territoire, centré sur la conservation et la valorisation du vivant. Au centre du dispositif : le cabinet de curiosité, qui attire un nouveau public, en particulier de nombreux étrangers. Signe que les affaires reprennent, les artistes sont de retour. Sophie Calle, par exemple, choisit chez Deyrolle des animaux naturalisés qui deviennent la réincarnation de ses proches décédés. En 2010, Woody Allen tourne une scène de Midnight in Paris dans le magasin. Et en 2014, Damien Hirst mêle ses œuvres aux pièces de la maison. À cette occasion, un dîner surréaliste est organisé pour les collectionneurs. L’entrée est servie dans des œufs d’autruche. La sauce, rouge sang, est apportée dans des éprouvettes.

Les convives auront peut-être noté ce drôle d’oiseau, perché en haut d’une corniche. Il repose sur une pièce de bois carbonisée, un vestige de l’incendie qui, en 2008, a détruit en quelques heures la quasi-totalité de la collection. L’établissement s’est relevé grâce à un grand élan de solidarité, certains artistes ayant vendu des œuvres, créées à partir de débris, au profit de la reconstruction du magasin. L’oiseau sur l’étagère est là en souvenir de cette renaissance. Chez Deyrolle, on appelle ça une « chimère » : un animal imaginaire, constitué de vestiges de divers volatiles détruits par le feu.
C’est surtout la pièce du fond qui a brûlé, celle qui est aujourd’hui consacrée à l’entomologie. D’épais meubles en bois contiennent un nombre impressionnant de coléoptères rangés dans des tiroirs – pour simplifier, des insectes de type scarabée, coccinelle ou hanneton. Certains ont la taille d’une main d’enfant. Ils sont noirs, verts, tachetés, irisés comme une flaque de pétrole. Non loin, une famille de touristes admire des papillons, s’extasiant particulièrement devant ceux qui ont « a lot of pink inside ». Près de la fenêtre, un ours polaire dressé sur ses pattes arrière observe tout ça d’un air sauvage et indifférent, immobilisé dans une colère sans objet. À sa gauche, un assemblage d’araignées et de scorpions. À sa droite, on voit le trafic de la rue du Bac, on aperçoit Science Po, on devine le siège des éditions Gallimard. Il faut faire un effort pour se le représenter chez lui, sur la banquise. Ce qui est d’ailleurs une erreur.

© Lorraine Hellwig
« Aucun animal présent chez Deyrolle n’a été tué dans le but d’être naturalisé, insiste Thomas Block. Nous travaillons avec des zoos ou des parcs animaliers, à qui nous achetons des animaux morts naturellement, comme c’est le cas pour cet ours polaire. Leur commerce, une fois naturalisés, est strictement encadré par la convention de Washington qui, avec d’autres législations nationales et européennes, régit la vente et la transmission des pièces d’histoire naturelle. » Quant aux pièces issues de collections anciennes, que Deyrolle rachète, chacune doit avoir une identification scientifique, une datation et une origine clairement indiquée. Voilà ce que répète inlassablement le personnel de Deyrolle aux enfants interloqués, et aux visiteurs qui s’offusquent à la vue d’animaux morts. Les temps ont changé, la question du bien-être animal est devenue sensible. Avant d’arriver dans la maison il y a cinq ans, Ameline Galle elle-même trouvait « zinzin » que des gens puissent acheter des animaux naturalisés. « Ça m’a un peu travaillé au début, puis la passion l’a emporté. Après, je peux entendre certaines critiques : non pas sur le fait de tuer des animaux, ce qui est faux, mais sur celui de travailler avec des zoos, qui ne sont pas des lieux exempts de reproches. Mais c’est comme tout : certains font un excellent travail, d’autres non. Nous collaborons avec ceux qui sont engagés dans la conservation des espèces. »
Restons sur les sujets qui fâchent. Même si Deyrolle possède moins de pièces anciennes que les muséums, il n’est pas inintéressant de se pencher sur l’histoire des collections d’histoire naturelle. À cet égard, il est indéniable que les expéditions scientifiques qui ont fait le succès de la maison au XIXe siècle sont liées à la colonisation en cours à cette époque. « Nos célèbres planches éducatives illustrées capturent un temps où la France était une puissance coloniale, c’est un fait, répond Francine Campa, présidente et directrice général du groupe, qui compte une vingtaine d’employés. Mais aucune ne manque de respect aux êtres humains et vivants. Rien, dans nos archives, n’a de quoi nous faire honte. »

Reste, peut-être, ce que le commerce de ces animaux naturalisés raconte de notre rapport au vivant : on peut très bien défendre qu’ils sont ainsi réduits à l’état d’objet, au service des éternels maîtres et possesseurs de la nature que nous sommes. Certains diront que c’est un problème fondamental, directement lié au désastre écologique actuel. « Je ne crois pas, rétorque poliment Francine Campa. D’une part, nous sommes très attentifs à ne montrer aucune pièce mal faite, qui puisse ridiculiser l’animal. Ensuite, nous défendons une vision écosystémique de l’environnement, dans laquelle l’espèce humaine n’est qu’un élément parmi d’autres. Je pense au contraire que le travail fait par Deyrolle contribue à réveiller notre capacité d’émerveillement envers les animaux. Sans oublier l’intérêt scientifique de nos pièces, qui contribuent à une meilleure connaissance des espèces, y compris pour celles qui sont menacées. »
Chacun peut d’ailleurs le constater, à peine gravi l’escalier qui mène au premier étage. En face, dans une grande vitrine, un arbre a été reconstitué, dont les branches nues sont chargées de volatiles de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Un travail titanesque et délicat. Cette pièce, d’une valeur de 144 000 euros, a été récupérée il y a peu par Deyrolle. On sait qu’elle est restée propriété d’une même famille pendant des générations, mais on perd sa trace avant 1914. Certaines espèces qu’elle présente n’existent plus.
Simon Rossi