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Nicolas Baroz le

Elle était une fois

Il y a dix ans, le collectif de drag queens parisiennes Les Paillettes naissait sous la forme d’un « cabaret littéraire ». Il y a cinq ans, via une campagne de harcèlement, des militants d’extrême-droite tentaient de faire interdire leurs lectures de contes inclusifs à des enfants. Depuis, bien que régulièrement sous pression, elles continuent, chaque mois, de raconter des histoires appelées les Contes à paillettes.

Nous avons assisté, un dimanche de printemps à la Gaîté Lyrique, à une lecture animée par La Délish’. Tentative de récit à hauteur d’enfant, au premier degré et (presque) au premier rang.

Quatre ou cinq doigts se lèvent, et je fais pareil. Mais c’est un autre enfant qui est choisi. Il se met debout, s’approche de la table et désigne un livre : le premier qui, aujourd’hui, sera lu à haute voix. Il commence par « Elle était une fois ». C’est l’histoire d’une princesse qui refuse d’embrasser un crapaud et sait très bien se défendre toute seule. Au milieu du livre ça s’arrête parce qu’une petite fille, bien plus petite que moi, s’est échappée des bras de son papa et s’avance sur scène. Tout le monde rigole parce qu’elle ne sait pas encore très bien marcher et qu’elle a un peu peur. Mais en même temps elle est curieuse et avec de grands yeux elle fixe celle qui nous lit le livre : une très grande dame avec des cheveux rouges, une robe verte qui brille, et un gros collier qui descend sur sa poitrine pleine de poils. Elle s’appelle La Délish’, je crois. J’ai pas bien compris son nom alors je dis « la dame ».

La dame, donc, dit à la petite fille de venir s’asseoir à côté d’elle sur le canapé, puis reprend l’histoire. Des fois elle se lève et se rapproche de nous en demandant : « Vous n’auriez pas vu une princesse ? Non ? Vous non plus ? » Quand il y a un danger, elle nous demande de crier « Au secouuuuurs ! » et alors on crie. Mais bien sûr, la princesse s’en sort.

© Ava du Parc
© Ava du Parc

Le second livre, c’est l’histoire de papi qui, après la mort de mamie, devient Papita. Il porte une robe, fume de gros cigares et hurle, en voiture avec sa petite-fille : « Nous sommes les reines du monde ! » J’aime bien. Ensuite, il y a une histoire, ma préférée, qui s’appelle La petite lectrice : c’est une fille à qui l’on présente sans cesse des chevaliers pour qu’enfin elle arrête de passer son temps à lire. Mais finalement, c’est grâce aux livres qu’elle parvient à sauver le royaume. À un moment, ça parle de sa grand-mère et la dame qui lit s’arrête pour dire : « Oui, c’est vrai, mémé Gertrude est un peu un cougar. » Il y a un grand silence dans la salle et un copain dit à voix haute : « Ça veut dire quoi, cougar ? » Alors les adultes explosent de rire. Et la dame dit : « Vous leur expliquerez plus tard. »

Blanche-Neige en grève

Plusieurs fois elle a fait comme ça des blagues pour les parents. Moi, ça me dérange  pas, ils ont l’air contents. Par exemple, dans le livre qui s’appelle Le pire des chevaliers, il y a un dragon terrifiant qui se fait attaquer et qui crie : « En voilà des manières, oser m’attaquer par derrière ! » Après cette phrase, la dame a levé les yeux du livre et elle a dit d’un air sérieux : « C’est pas moi hein… C’est écrit là, regardez. C’est même dessiné. » J’ai pas compris, mais tout le monde a rigolé. Aussi, quand on s’est installé au tout début, et avant même de donner son nom que j’ai pas retenu, la dame a demandé : « Vous êtes de Valeurs Actuelles, c’est ça ? » Là j’ai demandé à maman pourquoi la dame avait appelé notre quartier Valeurs Actuelles. Apparemment, c’était une blague pour dire qu’il y a des personnes qui voudraient interdire le spectacle. Bon. J’ai pas compris non plus.

© Ava du Parc
© Ava du Parc

À chaque fois qu’une histoire est finie, la dame appelle quelqu’un pour sélectionner un livre. Elle en lit sept ou huit comme ça. Quelqu’un choisit même l’histoire de Blanche-Neige, et je me dis que je la connais déjà. Mais là, Blanche-Neige, épuisée de faire la vaisselle pour 77 nains, elle demande à la sorcière une double ration de pommes empoisonnées pour enfin aller dormir en paix dans la forêt. Et à côté de son lit elle met une pancarte où elle écrit « Prière de ne pas déranger ». 

J’ai faim. Mais c’était la dernière histoire et maintenant il y a un goûter à l’extérieur de la salle. Au moment de partir, sur la scène j’entends une fille qui demande : « T’es une fille ou un garçon ? » « Oui », répond la dame en souriant. Heureusement, la fille répète sa question parce que comme moi elle n’a pas compris. « Mais, t’es une fille ou un garçon ? » Et encore une fois la dame sourit et puis répond : « Oui. » Alors la fille passe à autre chose et lui dit : « J’adore ton maquillage. »

Nicolas Baroz

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