Les Flying Tractors, pionniers du rock agricole
Voilà trente ans que les Flying Tractors battent la campagne auvergnate pour prêcher la bonne parole du rock agricole. Culte pour trois générations, cette bande de potes plutôt ancrés à gauche raconte l’Auvergne dans des chansons blindées d’humour là où le vent veut bien les mener. En juillet 2023, il les a déposés aux foires de Brion.
Au premier rang, dans les baffles, une mamie en bob coloré et chemisier bleu se dandine comme elle peut sur sa chaise de camping. Plus loin, des jeunes aux joues rougies par le soleil et l’alcool filment le concert. Au dernier rang, les moins expressifs battent la mesure du talon. Les septs rockstars qui font vibrer cette centaine d’énergumènes sont montés sur une scène bordée de trois bottes de paille. Derrière, on aperçoit une vingtaine de chevaux, une rangée de voitures, puis les steppes qui s’étalent à perte de vue dans toutes les nuances de vert. Posé à 1 220 mètres d’altitude, Brion-Haut est un hameau de Compains, situé entre le Cézallier surnommé « la petite Mongolie » et le massif du Sancy. Désert le reste de l’année, l’endroit s’anime douze fois par an lors des foires traditionnellement organisées de mai à octobre. « C’est sauvage, c’est le genre d’endroit où tu peux mourir d’un saignement de nez en hiver », s’amuse le chanteur du groupe, dit Lolo la Boulange. Alors oui, parfois, les Flying Tractors font des incartades urbaines, mais les endroits comme Brion, « c’est notre cœur de métier, poursuit-il. C’est ceux dans lesquels on préfère jouer. »
Quelques heures avant le concert, pendant que les techniciens installent le barnum et la sono, la fine équipe se dirige vers la buvette. Lolo la Boulange lance à la cantonade : « Tournée de Salers, ça vous va ? » Approbation générale. Aujourd’hui, sans leurs deux guitaristes qui sont « à l’infirmerie », ils sont sept : il y a Lolo la Boulange et son casque d’aviateur, Ritchie le Laboureur qui s’est coupé la main en débouchant un égout, Eddy Bayou qui fume clope sur clope, Sylvie la Patronne et ses Dr Martens en croco, Fred l’Andalou qui est lyonnais, Moustache qui, effectivement, a une moustache et Jean-Luc Jéricho qui n’est pas très bavard. Sans oublier Ramirez, boutiquier officiel du groupe, qui se balade avec une petite bouteille en plastique remplie d’un liquide pourpre car il ne boit « que du vin nature ou du vin bio ». Dans la vie ils sont – ou étaient – profs, directeur de SEGPA dans un collège, scripte à France Télévisions, écrivain ou intermittent du spectacle. Tous ont entre cinquante et soixante-cinq ans.

« Vieux cools » et ateliers de pleine conscience
Tous sauf Moustache, Victor dans le civil. À trente-cinq ans, le batteur est le dernier en date à avoir intégré la formation. Quand il était gamin, il venait à leurs concerts en stop, avec ses baguettes, dans l’espoir de jouer avec « le groupe premier du nom dans le coin ». Sur les partitions des Flying Tractors c’est rockabilly, mazurka, musette, reggae, musiques russes, « un peu punk aussi » souligne le moustachu, avant de poursuivre : « Dans nos textes c’est l’Auvergne, les bottes de foin, le monde agricole. C’est une musique très “pouet pouet“ mais fédératrice. Et puis c’est un groupe de vieux cools qui acceptent les compromis. Leurs morceaux emblématiques, ils s’en foutent de les rejouer depuis trente ans. » Parmi leurs plus gros hits : « J’aime labourer bourré », « Y’a une botte de foin dans la maison », « Quel temps fait-il à Clermont-Ferrand ? » ou encore « T’es d’Ceyrat ». Avec une dose d’humour, de poésie, et de second degré, ils jouent avec les clichés et célèbrent l’Auvergne à leur façon. D’ailleurs, Eddy « aime bien qu’on dise que Clermont est une ville noire et que l’Auvergne c’est le trou du cul du monde ».
Les foires de Brion ont des airs de minuscule village. Dans des effluves de vin et de viande qui cuit, en plein milieu du chemin, une fanfare joue « Vive Offenbach ! ». Derrière leurs étals, des producteurs vendent de la charcuterie, du fromage, du pain. Plus loin, un stand propose des objets à l’effigie de Johnny Hallyday. Dans les burons, sortes de cabanes investies par des restaurateurs à chaque foire, les clients dégustent pieds de cochons, aligots, têtes de veau et truffades. Les visiteurs sont des personnes âgées, des randonneurs dans leur trentaine, des agriculteurs, des motards, des cyclistes, des familles du coin, quelques touristes, des jeunes Puydômois. L’éclectisme de leur futur public n’effraie pas les Flying Tractors : le groupe s’accommode aussi bien des fêtes de l’ortie, de la rave ou de la châtaigne que « des conventions des motards et des festoches écolos avec des ateliers de pleine conscience », souligne Eddy, sourire à l’appui.

Le discours du maire et la remise des prix d’un concours de chevaux à peine terminée, les anciens se lèvent de leur chaise de camping, la font pivoter à cent quatre-vingt degrés et se rassoient, face à la scène cette fois. Quelques jeunes patientent, des verres de bière à la main. « Les Flying Tractors, tout le monde les connaît, expose un barbu de trente-cinq ans, artisan dans une commune du coin. Quand ils ont fait “Quel temps fait-il à Clermont-Ferrand“, ça a fait un énorme buzz. » Un peu plus loin, deux quinquagénaires affichent de grands sourires : « On est des fans de la première heure, explique-t-il. On a participé au financement du premier CD. » « C’est nos Rolling Stones à nous, glisse-t-elle en rigolant. Nos Rolling Stones d’Auvergne. » Larsen strident. Le concert va commencer.
Eddy Bayou, Fred l’Andalou et Jean-Luc Jéricho, trio du vent, donnent du poumon. Lolo la Boulange donne de la voix, du râle, et du jeu. Dans son grand costume bleu clair, il accompagne chaque chanson avec tout son corps, prenant alors des airs de pantin désarticulé. Frange rebelle rock’n’roll, et lunettes de soleil sur le nez, Sylvie est campée dans ses bottes en caoutchouc rose, son accordéon dans les mains. C’est la première fois qu’on la voit sourire. Avant de rejoindre les Pieds de porc and the vinaigrette puis les Flying Tractors en 1999, son instrument est resté au placard pendant une quinzaine d’années : « L’accordéon c’était la honte, chez les musiciens comme chez les non musiciens. J’ai intégré cette honte et j’ai tout arrêté. » Aujourd’hui sur la scène, elle est en première ligne et promène ses doigts sur les boutons pailletés.
Concurrence et politique agricole
Près de la buvette, quelques-uns émettent des sifflements enthousiastes. D’autres valsent ou virevoltent avec le binôme qu’ils ont happé puis entraîné devant la scène. Ramirez fait une intervention plus ou moins absurde entre chaque chanson. « Botte de foin ! », crie une femme entre deux chansons, avant d’ajouter pour elle-même : « Bon, il faut bien qu’ils fassent leurs nouvelles chansons aussi. » Elle finira par arriver après « Katia Tovarishch » où on parle de la cirrhose de Vladimir Poutine sur des rythmes endiablés, « J’ai marché sur un lego » aussi explicite que le titre, ou « La hard discount » qui nous rappelle un certain Nino Ferrer, à la différence près que le groupe, lui, a enrichi sa chanson d’un clip « à gros budget », tourné sur le parking d’un Lidl.

C’est après un rappel que Fred l’Andalou décide que le moment est le bon pour balancer des poignées de paille dans le public, qui s’empresse de l’attraper au vol et de l’envoyer à nouveau valser dans les airs. Ça, c’est un peu la signature du groupe. Il leur arrive de glisser une botte dans le coffre avant de « l’exploser » pendant des concerts. «Faut imaginer le truc, dit Fred L’Andalou. T’es à un concert, t’as seize ans, t’as bu trop de rouge et tout d’un coup tu fais une bataille de foin. » Trop bien. Une fois qu’ils jouaient dans une Fnac avec leur botte de foin, un fan avait ramené un bébé cochon. « Il avait vomi dans la voiture ! », se rappellent, hilares, ceux qui étaient là.
Avec les années, la composition du groupe a évolué. Comme Ritchie le Laboureur, Lolo la Boulange est là depuis le début : « Les premières traces de pneu dans le ciel auvergnat » remontent à 1993. À l’époque, ils jouent dans des groupes punks. Il se rappelle : « On pouvait faire des kilomètres pour jouer dans des salles un peu obscures et pas très remplies. On s’est dit : “Pourquoi ne pas rester là où on est et faire des chansons sur la campagne ?” » Puis Laurent et ses comparses rencontrent Dod la Légende, qui joue de l’accordéon sur un festival, un « poète décalé » qui deviendra le « gourou » des jeunes Flying Tractors. Leurs homologues de Corrèze, les Singlar Blou [Sangliers bleus en occitan, ndlr] sévissent alors depuis une dizaine d’années déjà. En 2004, les deux groupes affrètent des bus depuis leurs fiefs et se partagent la scène du Bataclan. Quelques années plus tard arriveront les Traîne-Bûches, chefs de file du rock morvandiau.


Seul concurrent potentiel en Auvergne : Wazoo, un groupe formé en 1999, devenu célèbre avec son titre phare « La manivelle » et qui se revendique davantage du « Folk festif auvergnat ». Forts d’une notoriété nationale, ils remplissent l’Olympia et jouent parfois à l’étranger. « On est sur le même marché, mais pas sur le même registre, souligne Eddy. Je tiens au distinguo. Ils font une chanson sur Renaud Lavillenie parce qu’il est populaire ici ou sur Ovalie, l’égérie du salon de l’agriculture. » À côté, Fred l’Andalou renchérit : « On a le droit de dire des gros mots dans votre truc ? C’est de la merde, c’est commercial. Ils sont dans l’animation de camping on va dire. »
Sur Instagram, ils posent avec André Chassaigne, député communiste du Puy-de-Dôme. Et, dixit Ritchie, Laurent Wauquiez « n’est pas près de porter le tee-shirt des Flying Tractors. » « À la base, je ne pense pas que les Flying Tractors aient une volonté ou un projet politique », avance pourtant Eddy un peu plus tard. Mais quand on joue avec les mots, difficile d’empêcher quelques frictions. Par exemple, quand ils ont joué « Céréales Killer » à Chappes, bastion du groupe Limagrain, ils n’ont pas été très bien accueillis. Ce ne sont pas des grands amis de la FNSEA. « On essaie de ménager la chèvre et le chou », résume Fred l’Andalou.
Près de la buvette, un groupe de jeunes agriculteurs affublés de tee-shirt vert flashy a passé le concert sous les chapiteaux violets de la buvette. Un verre de pastis à la main, l’un d’entre eux pointe du doigt un colosse drapé de léopard et explique : « C’est son enterrement de vie de garçon. » Le mariage a eu lieu il y a deux ans, et ils sont Ardéchois, mais, poursuit-il, « on a vu de la lumière, entendu de la musique donc on est rentrés ». Du nez, il désigne Lolo la Boulange, encore sur scène : « Il vend du rêve l’ancien avec son casque d’aviation. » Et en Ardèche, il y a des groupes de rock agricole ? « Ouais ouais, un peu, dit le gars. Mais pas des comme ça. »
Marion Durand