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César Marchal le

« À travers la taxidermie, j’ai appris toute une philosophie »

Claire Caron-Mayor, 27 ans, a étudié et pratiqué la taxidermie six ans avant de l’emmener vers une dimension artistique.

Elle sculpte des animaux dont les corps, très réalistes, sont teints de couleurs criardes qui leur confèrent un aspect fantastique. Depuis un peu plus d’un an, elle travaille sans matière organique, par envie personnelle et en réaction aux réticences du public.

Peut-on dire que la taxidermie est passée de mode ?

C’était très à la mode il y a trente ou quarante ans : on mettait même des pieds d’éléphants sur des meubles ! [Rires.] Mais ça ne l’est plus aujourd’hui, en effet.

Comment en êtes-vous venue, alors, à en faire la base de votre art ?

Avant la taxidermie, j’ai d’abord étudié la sculpture à l’école Boulle de Paris pendant six ans. C’est là-bas que j’ai fait mes premières recherches anatomiques (et c’est très important de connaître la mécanique du corps pour la taxidermie). Puis en 2018, j’ai fait un stage chez les Grandes Personnes, une association qui fait des marionnettes géantes, et par ce biais-là, j’ai rencontré par hasard quelqu’un qui travaillait au Muséum national d’histoire naturelle (MUHN) de Paris. Ça m’a fait comme un flash.

Une révélation ?

C’est ça. J’ai très vite rencontré le directeur de l’atelier, pour lequel j’ai eu un coup de cœur professionnel. J’ai travaillé là-bas pendant trois ans, de 2018 à 2021. Ce qui est intéressant au MUHN, c’est qu’on travaille avec des scientifiques et des professionnels du monde animal. L’essence même de leur métier est de transmettre au public la passion des animaux, la compréhension de leur mode de vie, les causes de leur disparition… Avec les taxidermistes, qui préservent et traitent les animaux en voie de disparition, ils travaillent donc pour les générations futures.

Après ça, j’ai travaillé avec Jacques Gilbert, un Meilleur ouvrier de France installé à Lyon. Lui faisait de la taxidermie commerciale, principalement pour des chasseurs qui voulaient des trophées, mais aussi pour le cinéma ou des artistes contemporains. Puis j’ai enchaîné avec un Erasmus à Malte avec Mark Buhagiar, l’un des meilleurs taxidermistes au monde, spécialisé en oiseaux.

En prenant tout cela en compte, ça fait six années passées à étudier la taxidermie. J’ai développé mon activité de sculptrice en même temps, et me suis réapproprié les deux pour réinventer une manière de représenter le vivant.

© Claire Caron-Mayor

Est-ce votre métier à plein temps, aujourd’hui ?

Cela fait plus de deux ans maintenant que je suis à mon compte et que c’est mon métier à plein temps, oui. C’est notamment grâce au concours Avenir métiers d’art, où je suis arrivée deuxième en 2022, et à l’école Boulle, qui m’ont permis d’exposer deux fois au Grand Palais pour le salon Révélations, en 2023 et 2025.

D’où vous est venue l’envie de transformer en œuvres d’art des animaux empaillés ?

J’ai toujours su que je voulais créer des choses vivantes, parce que je suis fascinée par cette espèce d’éclat qui fait la tension du vivant. Je m’étais intéressée aux automates, justement parce que ce sont des objets qui prennent vie. Puis, comme beaucoup de gens pendant le confinement, enfermée dans un studio parisien minuscule, mon paysage réduit à des immeubles qui cachent le ciel, j’ai ressenti un étouffement. Je suis allée dans la maison de campagne de ma mère dès que ça a été possible, à Belmont-Bretenoux (Lot), dans la nature. Et je n’ai plus voulu repartir, parce que je ne veux plus jamais être enfermée.

Ici, j’adore prendre le temps de contempler la vie animale : une buse qui passe au-dessus de moi, par exemple. Ça fait partie de ma vie, alors que j’ai grandi à Paris. Et je crois que ça a influencé mes envies. De toute manière, c’est impossible de payer le loyer d’un atelier d’artiste à Paris. [Rires.] Et l’Occitanie soutient vachement ses artistes. C’est notamment la région qui m’a permis d’exposer au Grand Palais pour la représenter.

Aujourd’hui, vos œuvres ne comportent plus de matière animale. Pourquoi ? 

En général, le public porte un regard incrédule voire négatif sur la taxidermie. J’ai même ressenti une aggravation de cette négativité entre mes deux expositions au Grand Palais, c’est-à-dire en l’espace de deux ans. Certaines personnes, bien sûr, sont curieuses et écoutent mes explications, mais d’autres ne me posent même pas de questions. Lors de la seconde exposition, les gens venaient me voir presque déjà fâchés, alors que je ne présentais pas de taxidermie.

D’un côté, c’est flatteur, parce que ça signifie que je fais des animaux vraiment réalistes. Mais de l’autre, c’est un frein, parce que le regard du public compte beaucoup. Et puis, la taxidermie est un métier très compliqué techniquement, très long et très rigoureux. Une fois que l’animal est empaillé, le travail ne s’arrête pas tout à fait, parce que la matière organique, même traitée, reste vivante d’une certaine façon, et se dégrade. Il faut encore respecter tout un processus de conservation, avec des températures précises, une exposition dans de bonnes conditions… Ça demande de l’argent, parce qu’il faut aussi du matériel, comme des frigidaires et des congélateurs. Cet entretien à long terme est la raison principale pour laquelle j’ai arrêté.

© Claire Caron-Mayor

Vous n’aviez donc aucun problème éthique personnel avec cette pratique ?

Non, du moment que c’est fait dans les règles de l’art, aucun. La mort fait partie de la vie, et c’est un artisanat qui permet de s’y intéresser. À travers la taxidermie, j’ai appris toute une philosophie : certes cet animal est mort, mais on va le préserver pour des générations futures, pour la pédagogie auprès des enfants, pour que le public puisse approcher un animal mort plutôt que vivant dans un zoo où il est enfermé.

Je ne veux pas non plus en cacher les côtés moins sympathiques. Par exemple, la taxidermie, comme tous les artisanats, est d’abord un apprentissage : je ne vais pas vous dire que les premiers petits oiseaux sur lesquels j’ai travaillé étaient réussis. Et il y a eu beaucoup d’abus dans le passé, avec des personnes qui faisaient empailler des animaux en voie de disparition, ou ramenés de chasses en Afrique… Même si, aujourd’hui, des lois protègent ces animaux, ces incidents m’ont posé problème.

Vous n’êtes donc plus taxidermiste ?

Non, je ne touche plus de matière animale, en quelque sorte j’ai changé de métier. Aujourd’hui, je reproduis le vivant juste en l’observant, en l’étudiant, mais sans le préserver ni le toucher. C’est plus de la contemplation que j’exprime à travers des sculptures réalistes.

Quels procédés suivez-vous pour créer vos sculptures ?

Si j’ai de la chance, je rencontre pendant une promenade un animal que je vais sculpter. C’est toujours un plus de le croiser vivant pour pouvoir le reproduire. C’est ce qui s’est passé pour le chevreuil bleu en laine de mouton et papier, par exemple. Sinon, j’étudie pendant longtemps comment il vit, je prends plein de photos, je me déplace dans la réserve naturelle de Gramat (Lot), qui fait partie des grands espaces où observer la faune française. Enfin, je lis beaucoup de livres de photographes animaliers, un métier que je trouve extraordinaire.

Après ça, je dessine beaucoup, ce qui me permet de saisir comment fonctionnent les corps, et donc de mieux les reproduire. Je mets sur ces dessins des couleurs très vives, parce que j’adore ça, et que ça permet de voir si ça marche, si l’animal reste expressif, sensible et s’il peut toucher les gens.

© Claire Caron-Mayor

Là, vous n’avez donc toujours pas commencé la sculpture ? 

Pas encore ! Je fais ensuite des dessins à taille réelle de l’animal, sans fourrure, juste avec les muscles. Puis je monte sur ces dessins toute une structure en métal, une sorte d’ossature grossière, et je m’assure qu’une fois montée sur socle elle tiendra bien en place. Je recouvre ensuite cette ossature d’une croûte de papier que je fabrique, puis je modèle chaque muscle, chaque expression. Une fois que je suis satisfaite de la posture, de la vie qu’elle dégage, je fixe des yeux en verre spéciaux pour taxidermistes.

Après ça, je recrée la fourrure brin par brin avec de la laine de mouton Mérinos, achetée chez des éleveurs juste à côté de chez moi. Je teins chaque bobine de laine, je reproduis les motifs que je souhaite et les positionne sur la sculpture. C’est très important, pour le rendu réaliste, de faire attention au sens du poil, à sa densité et à sa longueur. S’il y a du vent, ce sont ces petits détails qui rendront l’animal expressif.

Qu’est-ce que vous voudriez que le public trouve dans vos œuvres ?

Mes sculptures ont pour but de créer une rencontre avec un animal sauvage qu’on ne peut jamais voir, ou alors très furtivement : quand on le croise une biche, c’est au mieux au détour d’un chemin et de loin, avant qu’elle fuie. C’est la même logique quand je travaille sur des animaux qui viennent d’autres continents : j’espère créer une opportunité pour une rencontre, plutôt que dans des zoos, qui sont tout simplement des prisons. Ça doit être tellement angoissant pour les animaux de voir des personnes défiler, d’être observés.

Vous tenez, dans vos sculptures, à conserver au maximum l’allure originale de l’animal, pourtant vous leur apportez par la suite un élément fantastique, bien souvent une couleur criarde. Pourquoi cette touche d’irréel dans un travail très réaliste ? 

Dans la forme, en effet, les animaux ne changent pas tellement, parce que ça me plaît que le spectateur les reconnaisse. Il m’est quand même arrivé de les modifier, par exemple avec un chevreuil blanc, pour lequel j’ai joué avec des excroissances osseuses. C’est intéressant, quand on fait quelque chose de logique anatomiquement, de réfléchir à la mécanique du corps et à sa modification : si j’invente des formes, il faut qu’elles soient possibles, que les animaux aient pu en être dotés naturellement par l’évolution.

Pour ce qui est du fantastique, je suis très fan de l’art surréaliste et notamment de Dalí. Je trouve que c’est super intéressant de créer cette rencontre avec un animal qui semble vrai mais qui d’un autre côté paraît sorti d’un rêve. Pour moi, ça passe par les couleurs, très pop. Je me les suis réappropriées pour y intégrer le monde du rêve, qui m’attire et m’inspire depuis toujours. Et puis, il existe déjà plein de taxidermies d’animaux avec leurs vraies couleurs, j’aime l’idée de faire différemment.

© Claire Caron-Mayor

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? 

Je suis en train de développer des oiseaux en laine, mais c’est délicat, parce qu’il faut reproduire chaque plume avec une grande finesse pour qu’elle ait la transparence et la légèreté d’une vraie. Le projet devrait aboutir d’ici deux ans.

Y a-t-il d’autres horizons artistiques que vous voudriez explorer ?

J’aimerais beaucoup un jour bosser avec le cinéma. J’adore Miyazaki, les films très photographiques des années 1960-1970, comme Jodorowsky, et – on y revient – les petits films qu’avait fait Dalí, des trucs hyper bizarres. Quelque chose dans le genre, ça me plairait bien.

Sinon, j’aimerais bien explorer la photographie. Je bosse en ce moment avec un super photographe, Jean-Marc Coquerel. Ensemble, on va recréer des scènes d’animaux perdus dans la ville, pour que mes sculptures prennent vie à travers la photo. Sinon, elles sont toujours exposées dans de grandes pièces blanches, des galeries…

La plus récente étude estimait qu’il y a encore 150 taxidermistes en France, dont seulement 50 vivent de leur métier. Vous qui connaissez bien ce milieu, est-ce une profession qu’il faut selon vous préserver ? 

C’est important de la préserver au moins dans les musées, mais c’est un métier très dur et pas du tout à la mode, ce qui la rend la situation compliquée (je crois d’ailleurs que la formation de taxidermiste que j’ai faite à Lyon n’existe plus). Peut-être qu’on la perdra en France, mais qu’elle se transmettra à l’étranger ? À Berlin et en Suisse, il y a des musées de taxidermie extraordinaires.

L’art serait-il un moyen de faire subsister la taxidermie ?

Je l’espère ! Je suis certaine en tout cas que je n’aurais jamais réussi à avoir cette précision, jamais compris les subtilités qui font le vivant et la mécanique du corps, sans être allée dans une école vétérinaire ni avoir étudié concrètement un animal.

Propos recueillis par César Marchal

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