Qu’importe l’échelle, tant qu’il y a la vitesse
Quatre-vingts pilotes venus des quatre coins de la France se sont rassemblés à quinze bornes de Poitiers pour un challenge national de voitures radiocommandées à l’échelle 1/5. Sur la piste équipée d’un comptage professionnel, leurs bolides longs d’un mètre et pesant quatorze kilos filent à soixante km/h.
Dans le taxi, pourtant vitres closes et distant d’une bonne centaine de mètres du circuit, un bruit aigu de moteurs qui montent dans les tours parvient déjà aux tympans. Il fait 2°C à peine malgré un grand soleil, et un vent glacial souffle en continu. Une trentaine de personnes bravent pourtant le froid, debout sur le bord de piste. Recroquevillées dans leur manteau, sourcils froncés sous leur bonnet, elles suivent des yeux neuf bolides miniatures, qui filent dans les virages à plus de 50 km/h. Leurs pilotes, campés sur une estrade qui surplombe la piste, les dirigent à l’aide d’une radiocommande complexe, la main droite sur une gâchette qui sert d’accélérateur, la main gauche sur une molette qui sert de volant. Tous ou presque ont le nez qui coule, mais pendant les dix minutes que dure chaque course, pas un ne prend la peine de s’essuyer le visage. Risquer de perdre quelques dixièmes de seconde ? Impensable. Ce dimanche 26 février, à Neuville-de-Poitou, non loin de Poitiers, on dispute la première manche d’une compétition nationale. Certains ont fait le déplacement depuis la Bretagne, Nantes, Paris ou Grenoble. Tous sont ici pour gagner.
L’événement majeur du week-end est le challenge MCD Stock 1/5. « MCD », c’est le nom d’une marque de voitures radiocommandées. « Stock », ça veut dire que tout le monde conduit l’exact même véhicule, tel qu’il est lorsqu’on le sort de sa boîte. Et « 1/5 », c’est l’échelle du modèle réduit, qui en l’occurrence pèse quatorze kilos pour un mètre de long. Plus de cinquante inscrits concourent dans cette catégorie. « Tous les pilotes que vous verrez ici sont pro ou presque, précise Mathias Barrier, trente-quatre ans, technicien informatique et président du club local ModelEspace, qui organise la rencontre sur ses infrastructures. Ils font le tour de la France pour participer aux compétitions. Là, ce sont plutôt des quadra-, quinqua- et sexagénaires, parce que dans cette catégorie, il faut avoir des moyens, et des enfants assez grands pour pouvoir les laisser seuls le week-end. » En effet, un coup d’œil circulaire relève une majorité de chevelures grisonnantes. Et très peu de femmes. Elles ne sont que deux sur les quatre-vingts pilotes rassemblés aujourd’hui.

Le prix de la compétition
« Numéro 7, c’est fini, tu rentres. Numéro 2, tu rentres aussi. » Des enceintes puissantes crachent les instructions du directeur de course, un gaillard qui se tient à l’entrée de la pit lane et porte, au-dessus de sa casquette, un casque équipé d’un micro. C’est lui qui, une minute à peine après qu’une manche se termine, lance la suivante en agitant son drapeau aux couleurs de la France. C’est lui encore qui ordonne aux voitures, une fois leurs pneus chauffés par quelques tours préparatoires, de se présenter dans l’ordre sur la ligne de départ. Un assistant de course vêtu d’un gilet fluo se rend ensuite sur la piste, et place précisément, à la main, les neufs bolides sur leur emplacement respectif – même quand on est un pilote chevronné, on a besoin de ce coup de pouce pour être parfaitement stationné. Une voix métallique, préenregistrée, entame alors le décompte : « Dix, neuf, huit … » Top départ. Concert de vrombissements. C’est parti pour la bagarre.
Parmi tous les passionnés, il en est un, à ce qu’on dit, qu’il ne faut pas rater. « Big moustaches », qu’il s’appelle, un « très bon pilote, qui n’a peut-être pas la fougue du petit jeunot, mais le calme, la sérénité et l’expérience », selon un anonyme. Pseudonyme pas usurpé, Jean-Philippe Csernak arbore une admirable moustache poivre et sel, qui tombe en cascade des deux côtés de ses lèvres. À soixante-trois ans, ce Picard retraité, attiré par la vitesse comme par la mécanique, a roulé sa bosse dans le modèle réduit. « J’ai commencé quand j’avais seize ans, démarre-t-il de sa voix rocailleuse. À l’époque, en compétition, il n’y avait même pas de stand, on venait avec une planche, et on se démerdait pour faire nos réglages dessus. Et puis, il fallait tout bricoler soi-même. Aujourd’hui, c’est produit en série, tu commandes sur Internet et t’as ça le lendemain, c’est de la rigolade ! »
Après s’être marié, par manque de finances, Jean-Philippe a arrêté la voiture radiocommandée. Jusqu’à offrir, en 2008, un modèle réduit à son fils. « J’ai été impressionné par l’évolution technologique, reprend-il. De là, bien sûr, j’ai replongé. » Et bien replongé. « Big moustaches » s’inscrit en 2010 au CLM 94, un club de région parisienne. Il sillonne la France durant dix ans pour participer à des compétitions de F1 (une autre catégorie), puis passe aux MCD 1/5. Son statut d’invalide – il a des problèmes cardiaques – lui interdisant des horaires de travail normaux, il a beaucoup de temps libre. Il se met donc à la photo, ouvre sa page Facebook, et par ce biais se fait petit à petit un nom dans le milieu.

L’argent, alors, n’est plus un problème ? « Personnellement, je ne compte pas, évacue le retraité. J’sais pas s’il faut en parler, parce que c’est malsain. J’ai pas honte hein, mais si tu savais le pognon qu’on dépense ! » Après quelques tours et détours, on grapille tout de même quelques informations. Une F1, au bas mot, revient quatre mille euros. Une GT, environ cinq mille. Une MCD va chercher dans les trois mille, à peu près pareil pour une FG. Jean-Philippe, lui, tient du collectionneur. Il possède sept F1, une GT, une FG et deux camions. À vue de nez, il y en a pour quarante mille euros, sans compter la moindre pièce détachée, ni même les pneus – ceux d’une GT s’achètent quarante euros la paire et s’usent en trente minutes. Sans compter, non plus, la dizaine de déplacements chaque année : « Rien que pour venir là, ça me coûte un plein et deux nuits d’hôtel, je claque cinq cents balles dans le week-end, calcule le Picard. Et Poitiers, c’est pas loin ! Tiens, pour info, j’ai été faire les 24h en Bulgarie fin octobre, je suis resté plusieurs jours, aller-retour en avion. Y a pas de limite. » Son pote, à côté de lui, commente : « À partir du moment où c’est une passion, faut pas regarder l’argent, parce que si tu commences à compter, tu ne roules plus… surtout si tu en parles à ta femme ! »
Paëlla ou jambon braisé ?
Le coup de midi sonne la pause déjeuner, tout le monde rapatrie les bagnoles et file à la buvette, pleine à craquer. Comme les seniors qui concourent dans cette catégorie, plutôt bons vivants, se contenteraient mal d’un sandwich saucisson-beurre, ModelEspace a mis les petits plats dans les grands. Au menu, au choix, jambon braisé sauce porto et frites, ou paëlla. Et en dessert, flan ou tarte aux pommes.
Le repas est l’occasion pour chacun de refaire la course, ou de chambrer gentiment le voisin. À force de fréquenter chaque année les mêmes compétitions, tout le monde se connaît ici, alors on peut se permettre quelques moqueries. L’ambiance est d’autant plus détendue que le challenge ne recèle pas d’enjeu : les seules récompenses accordées aux vainqueurs sont des trophées, et, pour que chaque pilote puisse conduire durant l’intégralité du week-end, la compétition est divisée en six finales, de A à F. La A voit s’affronter les dix plus rapides, la F les dix plus lents. « Même s’il n’y a pas de réel enjeu, les courses sont très accrochées, parce que tout le monde conduit le même modèle, nuance Olivier Blanchard, pilote et membre de la Fédération française de voitures radiocommandées (FFVRC), qui compte un peu plus de huit mille licenciés. Il y a donc souvent vingt pilotes dans la même seconde ! La moindre erreur peut te faire perdre ta place. »

Il suffit de faire un tour dans la cabine de comptage, installée non loin des stands, pour vérifier ses dires. Dedans, Renaud Robin et Maxime Sourisseau, tous deux bénévoles, notent scrupuleusement les chronos qui s’affichent sur leur ordinateur. La piste a beau s’étendre sur deux cent soixante-dix mètres en développé, les pilotes avalent une trentaine de tours en dix minutes, et l’immense majorité d’entre eux les boucle dans un temps compris entre vingt et vingt-et-une secondes. En 2016, l’association ModelEspace a donc installé un système de comptage professionnel pour mesurer les temps au millième de seconde, et ainsi départager les concurrents. La journée elle-même est prévue à la minute près, car les courses sont très nombreuses ; chaque finale en compte trois de dix minutes chacune. Elles doivent donc s’enchaîner avec un intervalle maximum d’une minute pour que la remise des prix ait lieu à 17h30. Renaud et Maxime le savent bien : le logiciel pointu installé sur leur ordinateur affiche en continu le retard pris sur le planning prévu. Ça va, ce dimanche, il n’est que d’une poignée de minutes.
Au terme d’une course ponctuée de deux sorties de piste et d’un joli tonneau, le ton monte dans les stands, où flotte une lourde odeur d’essence. Untel aurait trop coupé dans les virages et conduit comme un «bourrin », sans se soucier d’une éventuelle casse. Ce qui n’est pas dans les habitudes. « Sur la piste, ça court, c’est viril, mais ça se respecte quand même, abonde Valentin Peuziat. Les voitures sont trop chères pour faire les cons. » Celle du Nantais de vingt-sept ans a elle-même eu un accident lors de son avant-dernière course. Ce qui n’empêchera pas le pilote de participer à la dernière. Tout en retapant son bolide, les mains pleines de cambouis, il explique s’être pris de passion pour les modèles réduits vers quatre ou cinq ans. C’est son père, également présent sur place et multiple champion de France, qui l’a initié. Valentin Peuziat, en plus de reprendre le flambeau, en a fait son métier. Champion d’Europe et multiple champion de France en tout-terrain 1/5, il a fondé en 2016 VP Design, sa propre entreprise de personnalisation de carrosseries miniatures. Elle compte aujourd’hui plusieurs centaines de clients, qui paient ses peintures à l’aérographe entre trente et quatre-cents euros.

Complicité père-fils
Derrière les stands, quelques pilotes fument une clope ou sifflent une bière, d’autres nettoient leur voiture encrassée à l’aide d’un souffleur d’air. Après une ou deux courses, les modèles réduits sont salis, froissés voire fissurés par endroits. Fabien Morat, quarante-deux ans, et son fils Anthony, dix-sept ans, rafistolent leurs deux bolides au mieux. « C’est notre première course sur piste, nous on vient de la catégorie tout-terrain, où je suis double champion de France, lance Fabien, qui bosse dans la découpe de béton. C’est pas tout à fait pareil. La piste, ça exige plus de préparation, de réglages, de rigueur. » Anthony acquiesce : « Je préfère le tout-terrain, j’aime quand la voiture drifte, glisse dans les tournants. »
Comme beaucoup d’autres participants, père et fils sont venus en caravane et sont arrivés jeudi soir, afin de participer aux qualifications, qui avaient lieu le vendredi et le samedi. Eux sont partis de Quiberon, en Bretagne. Rien qu’en essence, ça fait cher le week-end, mais Fabien y trouve son compte : « Quand je pense que ma mère m’a élevé avec quatre cents euros par mois, j’ai honte, je ne pourrais pas lui dire que je m’achète des bagnoles à trois mille balles. Ceci dit, ça me permet des moments de complicité avec mon fils. L’année dernière, on est partis en Autriche, pour les championnats d’Europe. Ouah ! Rien que les deux jours de route ensemble pour y aller, c’était magique. »
Quelques passants curieux s’arrêtent parfois pour regarder le spectacle, mais ils ne restent jamais longtemps, découragés par le vent glacial. Les pilotes, quant à eux, prennent souvent refuge à la buvette, où ils enchaînent cafés et thés brûlants, tout en gardant un œil distrait sur les courses à travers la baie vitrée. Certains y vont de leur pronostic : « Je te le dis, le numéro 3 va en profiter, il a une ouverture … Et voilà ! »

Aux alentours de 16h, c’est l’effervescence dans les stands. La dernière course approche. Moteurs qui chauffent, visseuses électriques et cliquetis de toutes sortes forment un tapage constant. Valentin Peuziat, dans un coin, procède à ses derniers réglages : il relève la hauteur de caisse, ajuste la puissance des freins, retravaille le carrossage. Autour de lui, une dizaine de pilotes font de même, aidés parfois par un mécano… ou par un concurrent. L’événement, s’il manque d’enjeu, compense par l’entraide.
À 17h20, la dernière course se termine. Tout le monde range ses outils, puis se rassemble au bord du terrain, alors que deux hommes installent un podium sur la ligne de départ. Vite, parce qu’ensuite certains devront rouler plusieurs heures pour rentrer, on entame la remise des plaques – les traditionnelles coupes sont jugées trop encombrantes. La mairesse et trois de ses adjoints sont venus tout spécialement, et tendent les trophées rectangulaires aux trois meilleurs pilotes de chaque finale. Tous grimpent chacun à leur tour, sourire aux lèvres, sur la marche qu’ils ont conquise à la force des doigts, en mettant bien en évidence leur bolide. « Fred, mets ta plaque sur le ventre, cache le bidon pour la photo ! », lance un badaud, déclenchant un rire général. « Bravo, mais vivement qu’on en finisse, supplie ensuite un adjoint. On se les caille ! » C’est vrai qu’en tout, la cérémonie durera bien vingt minutes, le temps de remercier chacun. Mathias Barrier, large sourire au-dessus de sa barbe de trois jours, clôt enfin l’événement en criant : « ModelEspace vous dit à l’année prochaine, même date ! Bon retour ! » Le président est satisfait, tout s’est déroulé sans accroc, le week-end devrait rapporter un peu plus de mille euros à l’asso. Il peut retourner à son métier, et à son autre passion : les voitures de collection. Les grandes, à l’échelle 1.
César Marchal