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Alessandra Chiericato le

« Kaulimella Suoraksi », par Emma Sarpaniemi

Histoire d’une photo : celle de l’artiste finlandaise Emma Sarpaniemi.

Généralement, peu d’objets : là, sous une paire de fesses, un rouleau à pâtisserie, qui donne son titre à la photo (Kaulimella suoraksi veut dire “avec un rouleau à pâtisserie” en finnois). Sur d’autres images, un crayon gigantesque entre des jambes, sur une robe bleue un large bavoir orné de l’inscription Kiss Me, deux baguettes surgissant des poches d’un tablier à carreaux, comme pour prolonger les pointes d’une épaisse chevelure blonde, ou encore un couvre-chef en forme de buisson. Des objets disproportionnés, des associations ambiguës, des gestes suspendus entre jeu et provocation. Et toujours, au centre, un seul personnage : la photographe elle-même, avec son regard direct, sérieux, obstinément honnête.

Dans ses clichés, l’artiste finlandaise Emma Sarpaniemi joue autour de la notion d’autoportrait, entre quête d’identité et autodérision. Elle n’interprète pas un personnage, mais elle se propose comme une surface réfléchissante, un miroir capable d’accueillir le regard et l’imagination du spectateur, suggérant de nouvelles manières d’exister et de se représenter. 

© Emma Sarpaniemi
© Emma Sarpaniemi

Pour ce faire, elle se met en scène, choisit ses vêtements et construit les décors. Le point de départ est souvent un objet ou un vêtement trouvé sur un marché aux puces, à partir duquel la photographie prend forme. Une méthode qui lui permet de se soustraire aux significations préétablies et de laisser place à l’imagination. Parfois, l’image naît du désir de retrouver quelque chose de précis – comme ce rouleau à pâtisserie recherché pendant des mois – tandis que d’autres fois ce sont les jouets et les éléments liés à l’enfance qui réactivent une mémoire personnelle. 

Objets (re)trouvés, chromies vibrantes et postures volontairement instables contribuent ainsi à créer une tension fertile entre contrôle et abandon, rigueur et possibilité. Dans Kaulimella Suoraksi, le rouleau à pâtisserie n’est alors plus un simple ustensile domestique, mais un élément qui soutient et modèle l’identité de l’artiste selon une volonté propre. « Ce qui m’intéresse, c’est l’échange émotionnel entre la photographe et le sujet, dit l’artiste. L’autoportrait est un terrain de jeu qui me permet de contrôler mon image et de m’offrir comme un miroir. La féminité est pour moi un point de départ pour explorer mon paysage émotionnel. » L’image devient alors un espace de liberté absolue, un terrain dépourvu de règles imposées, et l’autoportrait permet à l’artiste de décider comment apparaître et comment être regardée.

L’humour, dans ces mises en scène, intervient comme un niveau de lecture supplémentaire. Dans l’univers visuel d’Emma Sarpaniemi, l’ironie ne recherche ni la complicité, ni l’indulgence : elle produit au contraire un décalage, un léger trouble. Car l’autodérision n’est jamais une démarche innocente. Elle peut fonctionner comme une stratégie de survie, comme une manière de désamorcer le regard de l’autre avant qu’il ne devienne normatif, ouvrant là-encore un espace supplémentaire de réappropriation de sa propre représentation. Utiliser l’humour, c’est anticiper le jugement, le déplacer, en rendre visible l’arbitraire. Il ne se présente pas comme une réponse, mais comme un outil radical d’autodétermination.

Alessandra Chiericato

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Collection Sphères
Les humoristes
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