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César Marchal le

Taximerdique

Léopard aux pattes dénuées d’articulation, renard cocaïnomane, lion aplati ou phoque obèse : sur les réseaux sociaux, les photos d’animaux mal empaillés pullulent et suscitent l’engouement d’internautes qui s’échangent leurs dernières trouvailles.

Un oeil dit merde à l’autre, la fourrure est inégalement répartie, le cou est trop petit, les joues, trop grosses, les pattes, trop fines et le corps, trop long. La posture… que dire de la posture ? Le loup gris (ou est-ce un chien ?) humanoïde se tient debout, porte un costume de danseuse blanc à pois et strass rouges, est coiffé d’un chapeau pointu à pompon et porte une balle entre les deux manchons tendus qui lui servent de pattes avant. Cette quintessence du mauvais goût et de l’artisanat approximatif est la dernière publication d’un canal intitulé « Bad Taxidermy » (« taxidermie ratée », en anglais), créé sur le réseau social Reddit. Canal qui rassemble 80 000 personnes, et se définit comme suit : « Le lieu, vous l’aurez compris, où trouver de la taxidermie ratée, bizarre, farfelue, intrigante et ridicule. » Indéniable, ça donne envie.

            Sur les réseaux sociaux, les photos et montages d’animaux mal empaillés en tout genre sont nombreux. Suffisamment, en tout cas, pour qu’Abby Phillips y décèle une tendance. L’Australienne trentenaire, assistante d’administration dans l’informatique, est la fondatrice d’un groupe Facebook lui aussi nommé « Bad Taxidermy », qui est à l’origine du phénomène et cumule plus d’un million de membres. « Un million, c’est complètement fou pour un truc aussi improbable, rit-elle. C’est d’ailleurs ce groupe qui a généralisé l’expression « bad taxidermy ». Avant, on ne l’utilisait pas. »

Célébrité de l’Internet « taximerdique », cette loutre géante naturalisée en 1884 et stockée au musée de Melbourne est surnommée « loutre triste », du fait de sa moue © Collections du Musée Victoria

Né en 2009, le groupe Facebook est d’abord l’affaire de cinq ou six ados amis (dont Abby) qui s’essaient gentiment à la taxidermie à l’aide de tutos trouvés sur YouTube. L’artisanat se révèle compliqué, leurs productions pas top, mais qu’importe, ils tiennent à les partager ensemble. Sans y prêter attention, Abby crée toutefois un groupe public, c’est-à-dire accessible à tous. Quelques curieux le rejoignent dans les semaines qui suivent. Ils se montrent friands de ses photos d’animaux mal empaillés, qu’elle a remarqués dans des musées locaux ou sur Internet. « De base, j’adore la taxidermie, assure-t-elle. La chasse ne m’intéresse pas du tout, mais j’aime aller dans les musées pour pouvoir observer des animaux en détail, découvrir leur taille réelle… Mais quand on s’attend à voir une bête superbe dans une pose majestueuse et qu’elle est complètement ratée, c’est hilarant. »

Renard défoncé, renard vénéré

Une grosse quinzaine d’années plus tard, la communauté « taximerdique », désormais bien constituée, a ses propres célébrités. Il y a ce Kurī, une race éteinte de chien polynésien, particulièrement mal empaillé et exposé au musée national de Nouvelle-Zélande Te Papa. Il y a aussi le lion du château de Gripsholm, en Suède, dont la face aplatie, les dents carrées (des incisives !) et la langue pendante suscitent plutôt l’incompréhension que la peur. Et puis il y a le favori d’Abby : « Imaginez une table basse ordinaire : quatre pieds droits et un plateau. Imaginez ensuite que cette table est un léopard empaillé : il a des pattes absolument droites, fixées à son torse qui ressemble à un tronc d’arbre. Imaginez enfin que quelqu’un ait photoshoppé une photo de ce léopard pour le mettre dans la savane, en train de poursuivre des zèbres sauvages. Voilà, vous avez mon montage préféré. »

L’immanquable « stoned fox », ou « renard défoncé », d’Adele Morse © Adele Morse

            Parmi les célébrités fondatrices du mouvement « taximerdique », on compte aussi le « stoned fox », ou « renard défoncé ». C’est un renard anthropomorphe aux proportions étranges, en position assise et au regard perplexe voire halluciné, qui a séduit l’Internet russe en 2012, avant de coloniser le monde entier. « Le renard était mort dans un piège à ours illégal, et il m’avait été envoyé par un gardien de chasse qui vérifiait les clôtures », relate Adele Morse, sa créatrice, elle aussi membre du groupe Facebook « Bad Taxidermy ». L’Anglaise, aujourd’hui âgée de 38 ans, est alors en plein master d’art à la Royal Academy Schools de Londres. Parce qu’elle débute la taxidermie et a besoin de s’exercer, elle passe outre le piteux état et l’odeur de la carcasse. Puis elle commence à travailler. « À chaque étape, je ratais quelque chose, dit-elle, encore contrariée. Rien ne se passait comme prévu. Je n’avais même pas d’yeux qui convenaient, donc j’ai utilisé ceux d’une poupée humaine. Ça lui a donné un air terrifié. Il reflétait parfaitement ce que je ressentais, une sorte de défaite intérieure. Il semblait dire : « J’en ai assez. »»

La suite est rocambolesque. Le renard, montré aux camarades de classe, suscite leur confusion et est remisé au placard, pour en être ressorti deux années plus tard, quand Adele a besoin d’argent. Elle le vend sur eBay, un DJ l’achète, joue toute une soirée en son honneur et, durant son set, le porte à bout de bras sur la musique The Circle of Life pour mimer une scène mythique du Roi Lion, devant une foule en délire. Quelques mois plus tard, un Russe contacte Adele par mail pour lui dire que sa création est une célébrité dans son pays. Absurdité d’Internet : son renard a gagné le cœur des Russes, qui en ont fait tous les montages possibles et inimaginables dès 2012. Suivra un voyage de presse à l’est pour présenter l’animal star à ceux qui le veulent. Voyage entaché d’accusations d’espionnage, de corruption de la jeunesse et de menaces de mort à l’encontre d’Adele. Qui en sortira finalement indemne, et avec une belle histoire.

Depuis, Adele Morse a créé d’autres animaux (renards, mais aussi chèvres, rats, lapins ou hérissons), toujours avec cette intrigante allure humano-cartoonesque, qu’elle vend entre 700 et 4500 euros sur son site. Certains sont à leur tour devenus des célébrités sur Internet. La mode de la taxidermie ratée, que son renard a largement initiée, aura au moins permis à l’Anglaise de vivre de son art, dont elle tient à préciser la philosophie : « Aujourd’hui, si vous m’achetez un renard, il sera bien fait techniquement, même s’il peut sembler différent. Mal faire délibérément ne me convient pas. Une taxidermie ratée n’est drôle que si elle ne cause pas volontairement de tort. »

César Marchal

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Collection Sphères
Les chats et nous - Couverture 1
20 €
Dans ce numéro