
Victimes fashion
Après les dizaines de milliers de morts de la Terreur en 1793 et 1794, le peuple français trouve dans la danse une réponse instinctive au traumatisme national. S’organisent alors, parmi la multitude de fêtes, des bals des victimes, où l’on célèbre la vie tout en rendant hommage aux morts, dans une ambiance qui devait ressembler à celle d’un film de Tim Burton.

Les happy few sont parfois bien malheureux. Pour pouvoir accéder à certaines soirées dansantes de Paris, entre 1794 et 1795, une seule et unique condition qui donne envie de passer son tour : avoir eu un membre de sa famille éliminé l’année passée pendant la Terreur, de préférence par décapitation. Ce casting macabre voit donc des participants endeuillés virevolter aux sons joyeux des clarinettes et des violons. Il s’agit de bals des victimes, et on y danse pour célébrer la vie : c’est le meilleur hommage qui puisse être fait aux morts, qui sont d’ailleurs conviés à grand coup d’ironie et d’humour noir.
Car tout est bon, dans ces fêtes hantées, pour rappeler la présence fantomatique de la guillotine. On y vient en habit de deuil, parfois avec les vêtements portés par la nièce ou l’oncle au moment de monter sur l’échafaud. Les femmes arrangent leurs cheveux « à la victime » : relevés sur le crâne afin de dégager la nuque, soit le traitement capillaire naguère réservé aux condamnés afin que rien n’enraye le passage de la lame. Quelques dames nouent également un ruban ou un fil rouge autour de leur cou. Quant aux hommes, le journaliste et dramaturge George Duval raconte dans Souvenirs Thermidoriens (1844) qu’ils invitent les participantes avec un « salut à la victime » : non pas une gracieuse inclination du buste, prélude traditionnel à une contredanse [Ancienne danse villageoise d’origine anglaise — country dance — où des couples évoluent librement sur un rythme gai et entraînant, ndlr], mais une brusque secousse de la tête vers le bas qui imite la décapitation. Ainsi renaissent, dans un mélange d’humour et de douleur, de deuil et de légèreté, les plaisirs parisiens de la valse, de la boisson et de la nuit.
Urgence de vivre
Pendant deux siècles, personne n’est venu remettre en cause l’existence des bals de victimes. Mais en 1998, l’universitaire américain Ronald Schechter a cherché à démontrer qu’il ne s’agissait que d’un mythe inventé postérieurement, très pratique pour caractériser cette période trouble, politiquement instable, qui court de la mort de Maximilien de Robespierre le 10 thermidor an II (le 28 juillet 1794) à la naissance du Directoire, un an et trois mois plus tard. « Je ne serais pas si catégorique, nuance aujourd’hui l’historien Loris Chavanette. On peut certes douter de l’existence des bals des victimes, bien qu’on ait beaucoup de témoignages qui les décrivent, notamment en ce qui concerne certaines soirées qui se seraient déroulées dans des cimetières du VIème arrondissement de Paris, près de Saint-Sulpice. Mais au fond, peu importe : cette histoire reste révélatrice d’une époque où la danse a bel et bien représenté le retour à la vie. » Car tout le monde avait plus ou moins côtoyé la mort.

La noyade pour un mauvais regard, la fusillade après une dénonciation anonyme : avec 200 000 personnes incarcérées et des dizaines de milliers exécutées en l’espace d’un an, la Terreur a été « un véritable traumatisme national », explique l’auteur de Quatre-vingt-quinze, la Terreur en procès (Éditions du CNRS, 2020). Elle prend fin avec la décapitation de Robespierre, qui déclenche alors – et c’est un fait historiquement établi – l’organisation de nombreux bals ouverts à tous aux quatre coins de la capitale, « alors même que le sang n’avait pas fini de sécher à l’ancien emplacement des guillotines », se rappelle George Duval. Expérience cathartique pour les survivants, la danse est le symbole d’un énorme soulagement et d’une urgence que beaucoup partagent : celle de goûter à nouveau, comme par réflexe, aux plaisirs de la vie. « Cette époque est aussi celle d’un retour de l’excentricité, reprend Loris Chavanette. Dans ces bals par exemple, il y a une certaine extravagance vestimentaire : les chairs se dénudent, dans un style très sensuel, car on retrouve la joie de la séduction. Mais la danse est véritablement le catalyseur de toute cette gaieté. À mon sens, il n’y a qu’à la Libération qu’on ait connu un tel engouement spontané pour les bals, ce qui est assez révélateur. »
Ainsi, avec ou sans jeu macabre, « la France danse », disent Jules et Edmond de Goncourt dans Histoire de la société française pendant le Directoire (1855). « Elle danse depuis thermidor, continuent-ils. Elle danse comme elle chantait autrefois : elle danse pour se venger, elle danse pour oublier ! Entre son passé sanglant, son avenir sombre, elle danse ! À peine sauvée de la guillotine, elle danse pour n’y plus croire (…) la France, encore sanglante et toute ruinée, tourne, et pirouette, et se trémousse en une farandole immense et folle. » Mais certains vont vite s’arrêter de danser. L’hiver 94-95 frappe durement les récoltes, les prix explosent et la disette arrive. Quand les plus pauvres vont au Bois de Boulogne chercher de quoi faire cuire de maigres rations de riz, les plus aisés s’y rendent également, en grande tenue, pour assister à des bals champêtres. L’expression qui désigne alors ces élégants est aujourd’hui passée dans le langage commun : la jeunesse dorée.
Nicolas Baroz