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Blandine L’Hirondel : femme de tête

Après une ascension fulgurante, Blandine L’Hirondel, 35 ans, est devenue dix années après ses débuts dans le trail l’une des figures majeures du peloton. Gynécologue et coureuse de haut niveau, elle s’illustre par ses performances comme par son engagement pour la médecine sportive féminine, longtemps dénigrée.

La scène se passe le 31 août 2024, à Vallorcine, petite commune alpine posée à 1400 mètres d’altitude où se tient l’un des derniers ravitaillements de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB). C’est la course la plus prestigieuse au monde. Une boucle de 170 km, tracée autour du plus haut sommet d’Europe, à travers la France, l’Italie et la Suisse, qui accueille chaque année depuis 2003 les meilleurs coureurs et coureuses de la planète ainsi que des milliers d’amateurs. Lever les bras sur la place du Triangle de l’amitié, à Chamonix (Haute-Savoie), où se situe la ligne de départ et d’arrivée, peut changer une carrière si ce n’est une vie, et fait immédiatement entrer celui ou celle qui y parvient dans la légende du sport.

Ce jour-là, Blandine L’Hirondel court. Elle court depuis la veille au soir, à 18h, quand Ludovic Collet, la « voix du trail », speaker des épreuves les plus prestigieuses du circuit, a donné le départ de la 21ème édition. Elle court depuis 21 heures 25 minutes et 45 secondes, lorsqu’elle se présente à l’entrée du grand chapiteau blanc où l’attend son équipe d’assistance, à l’image d’un passage aux stands dans une écurie de Formule 1. Elle court depuis 158 kilomètres et 8959 mètres de dénivelé positif. Encore, toujours, malgré la nuit, le froid, les sentiers escarpés du Val Ferret italien, la solitude du jour naissant, puis la chaleur et la fatigue d’une longue journée en montagne. Elle court quand, là, devant nous, bandeau dans ses cheveux châtains, visage crispé et larmes aux yeux, elle tombe. Elle s’effondre, comme si on venait de lui faucher les jambes. Le genou à terre, les bras dans ceux de son staff qu’on dirait en train de la ramener à la vie, à la course, à une réalité qui paraît lui échapper. C’est dur, c’est long, on lit dans son regard embué l’envie d’abandonner. La tentation de tout arrêter. Pour soulager ce corps qui grince. Et fuir cette prison mentale où l’esprit erre face à lui-même jusqu’à la ligne d’arrivée. Abandonner ou repartir pour finir ? C’est le dilemme qui se présente à elle. Personne ne lui en voudrait d’abréger sa souffrance. À cet instant, cela semble inexorable.

Et pourtant. Tandis que six minutes plus tôt elle s’écroulait épuisée, Blandine L’Hirondel rassemble les quelques forces qui lui restent pour se relever et parcourir la quinzaine de kilomètres jusqu’à l’arrivée à Chamonix, terminant cinquième d’une course remportée par l’Américaine Katie Schide. « Je suis fière de ce que j’ai fait, d’être allée au bout de mes forces, reconnaît-elle aujourd’hui. Je n’avais jamais été aussi loin dans la douleur. »

© courtesy Kiprun

Pendant de longs mois, c’est pourtant la déception de n’avoir pu se mêler à la lutte pour le podium qui a prédominé. Car un an auparavant, fin août 2023, Blandine L’Hirondel avait pris rendez-vous avec le mythe en terminant 3e de son premier UTMB. Une sacrée performance pour ce qui était aussi sa première participation à un 100 miles (170km), la distance reine selon les standards de l’ultra-trail, né il y a une cinquantaine d’années aux États-Unis. « Lorsque je l’ai rencontrée, je m’entraînais beaucoup et je pensais que je courais bien, se remémore dans un sourire son compagnon, Mathieu Masbernard, qui l’assiste sur ses courses. Elle n’y connaissait rien au trail et n’avait jamais fait de sport, mais dès notre première sortie ensemble, je ne pouvais pas la suivre. Elle était facile quand moi je tirais la langue. Sa carrière le montre : Blandine a un talent naturel, inné. Mais j’ai compris rapidement qu’elle a aussi une capacité à se faire mal plus grande que la moyenne. »

Sans foi, ni foie

Le couple s’est formé dans l’Océan Indien, à 10 000 km du Gers, où il s’est désormais installé. Interne en gynécologie, Blandine L’Hirondel, née à Caen en 1991, termine alors ses études à La Réunion, où l’air chaud, la terre noire et une végétation luxuriante prédominent. L’île est aussi l’un des berceaux du trail français depuis 1989, année de création du Grand Raid, appelé aussi « Diagonale des Fous », l’un des monuments de la discipline. Ce nom vient du défi proposé, apparemment insensé : traverser par son cœur une île volcanique et tropicale, entre les villes de Saint-Pierre, à son extrémité sud, et Saint-Denis, au nord. Il n’y a pas de route ou presque sur le parcours, mais de simples sentiers tortueux souvent inaccessibles autrement qu’à pied ou par les airs. À l’époque, Blandine L’Hirondel en ignore tout. Élevée en Normandie, au milieu de quatre garçons, elle a pratiqué la danse, la gymnastique et l’équitation dans sa jeunesse. C’est tout. Trois disciplines qui ne la prédestinaient en rien à s’enfiler 20 ou 30 heures d’effort en montagne, de nuit comme de jour, les pieds dans la boue et la caillasse. « J’ai grandi dans une famille assez patriarcale, dans laquelle il y a des activités de filles et d’autres de garçons. Je me souviens que si je voulais grimper à un arbre, on me disait de faire attention comme si j’étais fragile, alors qu’on encourageait mes frères à en faire de même. » Son quotidien d’interne est festif, rythmé par les gardes à l’hôpital, les stages, les apéros au bord de l’eau et les soirées bien arrosées. « Au début, je courais pour dessoûler, admet-elle. Je n’aurais jamais imaginé devenir athlète. Ça n’a jamais été un rêve, un objectif, ou même une idée dans un coin de ma tête. Je me demande encore régulièrement : pourquoi moi ? »

Ceux qui l’ont connue à ses débuts ne manquent pas d’anecdotes : un podium accroché un lendemain de cuite, des retards à l’entraînement, une diététique douteuse… La jeune médecin part de zéro. « Quand je mettais du sirop dans mes flasques, j’avais déjà l’impression de faire quelque chose d’extraordinaire. C’est dire si tout ce qui touchait à l’entraînement ou à la nutrition me dépassait », se souvient-elle. Pourtant, les progrès sont fulgurants. La Normande court, gagne ; court, gagne. Elle devance régulièrement des coureuses d’un bon niveau régionale, voire nationale, nourrissant l’admiration de ses collègues et de ses amis. Mais elle ne semble toujours pas prendre la mesure de ce qu’elle accomplit. « Moi, je voulais devenir gynécologue, explique celle qui a exercé à l’hôpital de Mende une fois diplômée. J’ai mis du temps à prendre conscience de mes capacités, car je n’aime pas parler de don. »

Sur l’île intense, l’année 2016 est celle de la révélation : elle termine 3e du Trail des 2 Rivières (épreuve de 60km et 2700m D+), remporte ses premières victoires sur la Salazienne (36 km et 2300m D+), la Course de l’Arc en Ciel (62km, 3500m D+) et la Cimasarun (52km, 4000m D+), avant de prendre la 10e place de son premier 100k sur le Trail de Bourbon (110km, 6700m D+), petit frère de la célèbre Diagonale des Fous. La suite s’écrit en métropole, où la gynécologue fraîchement diplômée s’installe à l’issue de son internat. Malgré un niveau plus relevé, elle multiplie les courses, les places d’honneur, les podiums et réalise une série de six victoires consécutives entre le Black Mountain Trail (55km, 3500m D+), en mars 2018, et le Senpereko Trail au Pays basque, en mars 2019.

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Les traileurs
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