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Cadrans de lait

Ni or, ni diamants, ni grande complication, mais du plastique, du métal clinquant et des chatons : la montre d’enfance, produite à la chaîne, est de conception moyenne, pour ne pas dire médiocre. Pourtant, elle est souvent riche d’une histoire personnelle telle que certains propriétaires la conservent précieusement à l’âge adulte, et tentent de la réparer.

Excepté un éclat légèrement terni par l’usage, le bracelet rose flashy recouvert d’étoiles et d’anges enfantins reste impeccable. Les aiguilles du cadran comme neuf, orné d’une lune jaune et de chiffres colorés, sont arrêtées sur neuf heures pile depuis plus de vingt ans maintenant. « J’ai laissé la pile mourir et je ne l’ai pas remplacée », admet Anne, 33 ans, propriétaire de cette adorable Flik Flak produite au début des années 2000. Sa montre n’a rien d’original en soi, ce n’est ni un objet de collection, ni une pièce rare : mis en vente par le groupe Swatch, le modèle a même probablement été fabriqué à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Pourtant, c’est un des objets auxquels la jeune femme tient le plus. Parce que c’est sa première montre.

C’est sa mère qui lui offre pour son septième anniversaire. Le choix de la couleur s’impose immédiatement : « Pour moi, il fallait que tout soit rose ! » Quant à la marque, elle était, elle aussi, toute trouvée : les Flik Flak, lancées en 1987, sont conçues pour faciliter l’apprentissage de l’heure. La petite aiguille pointe un cadran indiquant les heures, la grande un autre cadran, où sont indiquées, en chiffres, les minutes. « Quand je l’ai reçue, il y avait une petite horloge en papier avec une agrafe fournie dans la boîte, se rappelle la Mosellane désormais installée à Bruxelles. On l’avait aimantée sur le frigo de la cuisine et de temps en temps, mes parents nous interrogeaient sur l’heure, ma sœur et moi. » Pour la fillette de l’époque, cette montre est le signe de son entrée dans la cour des grands. « J’étais très contente de la porter car pour moi c’était certes un bijou en plus, mais un bijou d’adulte, note-t-elle. La montre, c’est parfois le seul bijou que les adultes portent. Et quand tu lis l’heure, c’est un marqueur que tu es un grand. »

©Claire-Marie Luttun

C’est bien pour cette raison que Brieuc, 26 ans, a choisi sa première montre avec le plus grand soin, l’année de ses huit ans : une Swatch dont les aiguilles se déplacent sur un cadran dépourvu de chiffres, ce qui lui plaît beaucoup. « Je voulais montrer aux copains que je savais lire l’heure, et que je n’avais pas besoin de chiffres pour m’aider, s’amuse-t-il. Avec du recul, ce n’était peut-être pas exceptionnel pour un enfant de huit ans… » 

Quand ses parents l’emmènent au Printemps de Brest pour faire son choix, Brieuc sélectionne un modèle à l’effigie de Tintin, bien qu’il n’en soit pas particulièrement fan. « Je lisais les BD en breton à l’école, car j’ai fait mon parcours scolaire dans les écoles Diwan, c’est pour ça que je voulais celle-là », dit le jeune homme, qui vit aujourd’hui à Paris mais garde ce même attachement à sa région et sa langue. La montre est portée jusqu’à ce qu’elle « tombe en ruine » et soit remplacée par des modèles moins enfantins et plus sportifs, comme les imposantes G-Shock.

« Je voulais montrer aux copains que je savais lire l’heure, et que je n’avais pas besoin de chiffres pour m’aider. Avec du recul, ce n’était peut-être pas exceptionnel pour un enfant de huit ans… »

Brieuc, 26 ans

Thomas, lui, n’a aucune idée de la raison pour laquelle un footballeur apparaît sur le cadran de sa première montre. Il se souvient bien l’avoir choisie lui-même, pourtant il n’a jamais été un passionné du ballon rond. Dans le tiroir de sa table de chevet, les quatre garde-temps portés jusqu’à la fin de l’adolescence sont dans un relativement bon état. Surtout sa Ice Swatch bleu électrique : « J’avais interdiction de la porter pour aller au sport au collège, car elle coûtait un peu plus d’une centaine d’euros, se souvient l’ingénieur de 27 ans. Donc mes parents m’avaient acheté la version Decathlon, moins chère. »

Trop petit, trop kitsch, trop abîmé

Si les montres d’enfance marquent tant, c’est parce qu’elles sont généralement reçues en cadeau, pour un anniversaire, un Noël, l’obtention du brevet. En bref, n’importe quel événement marquant une étape, un passage ou l’achèvement de quelque chose. Thomas a eu sa montre métallique Ushuaïa pour sa communion, tandis qu’Anne a reçu une Tissot à strass le jour de ses 18 ans. Parfois, c’est surtout la personne offrant la pièce qui touche particulièrement celles et ceux qui conservent précieusement cet objet devenu trop petit, trop abîmé ou trop kitsch pour continuer à être porté.

©Claire-Marie Luttun

Quand il sort la montre du tiroir de son bureau, Jean-François pense à son grand-père, Jean, « assis à la table de la cuisine en train de manger du crabe avec de la mayonnaise ». L’année de ses sept ans, en 1985, lui comme son cousin reçoivent une petite montre Maty, fabriquée à Besançon. Comme la Flik Flak, la montre au bracelet noir et au cadran rouge et bleu est chargée d’aider les enfants à lire l’heure. À la fin de la même année, Jean décède. « Il s’agit du seul objet que j’aie reçu des mains de mon grand-père, souligne le journaliste de 48 ans. C’est ce caractère vraiment unique qui est marquant pour moi. »

Il porte la montre quelques années avant de la délaisser pour une Swatch « plus colorée, en plastique, et plus cool que l’autre ». Mais cette montre-là, il ne sait plus où il l’a rangée : la boîte censée la conserver contient en réalité la petite Maty offerte par son grand-père. « Et elle n’est pas rangée dans le tiroir de n’importe quel bureau, c’est un bureau en bois que mon grand-père a fabriqué quand il était étudiant à Quimper », précise celui qui préserve tous les objets avec « une charge émotionnelle ».

Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères Métiers d’art N°2 : les horlogers.

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