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Simon Rossi le

Café Oscar : à la fin, il en restera plein

Le Café Oscar, adresse historique parmi les comedy clubs parisiens, accueille chaque jeudi des humoristes débutants dans le cadre d’auditions publiques gratuites. Avec un peu de chance, on peut y découvrir des pépites. Dans le public le temps d’une soirée, « Sphères » a aussi pu observer les galères ordinaires de l’humour amateur, où beaucoup de candidats tentent leur chance, pour peu d’élus.

Rouge, couleur de l’amour. Elle est partout, sur les murs, sur les banquettes, sur les néons et les rideaux. La salle étroite, toute en longueur, est décorée de vieilleries charmantes, de plumes, de miroirs, de tableaux chinés qui montrent des nymphes dénudées. C’est intime, accueillant et secret comme une alcôve. Le lieu lui-même se niche au fond d’une cour, dans le 2e arrondissement, à deux pas de l’ancienne Bourse de Paris. On imagine volontiers, à l’époque, des financiers venir philosopher dans ce boudoir. Ce soir au Café Oscar, les visiteurs viennent rire. Ou pas. 

Loterie habituelle d’une scène ouverte : c’est l’inconnu, pour le public comme pour les humoristes. Les premiers, par définition, ne savent pas sur qui ils vont tomber. Mais pour les artistes amateurs aussi, la rencontre est aléatoire. Ils sont neuf, en ce jeudi d’octobre, à se partager la scène pendant une heure. Le principe, comme chaque semaine à la même heure, est le suivant : chaque humoriste est fortement incité à ramener quelques personnes de son entourage pour remplir la salle, et occupe la scène pendant cinq minutes avant de céder la place. Les spectateurs, eux, ont droit à deux votes : le premier, en toute logique, ira à leur champion, quand le second devra être donné à l’humoriste le plus drôle parmi les autres candidats. Le vainqueur aura droit à un nouveau passage lors d’une soirée best of organisée une fois par mois. S’il gagne à nouveau, il aura dix minutes dans la programmation officielle du comedy club. Mais aujourd’hui, il y a un déséquilibre dans le public : l’un des participants a ramené dix-huit personnes.

© Cyril Zannettacci

Ils ont la cinquantaine, ils sont bien habillés, ils travaillent dans la finance, dans les ressources humaines ou dans le conseil. Ils sont massés devant la scène. « Oulah, on dirait que je suis devant l’Assemblée nationale », balance Maxime Otazzi d’entrée de jeu. Il est dans son rôle : en tant que MC* [Contraction de master of ceremonies, « maître de cérémonie » en anglais. Désigne la personne qui dirige une cérémonie, une fête, une soirée ou un spectacle, ndlr] de la soirée, il est là pour présenter les règles du jeu, insister sur le devoir de bienveillance envers les artistes, mais aussi pour chauffer un peu la salle avec quelques tacles. Il poursuit. « Que des Blancs, en plus. » « Non non, il y a un Chinois », lance quelqu’un du groupe. « Ah oui, donc en fait, c’est plutôt la mairie des Balkany ici. » Sa vanne fait référence au surnom raciste, « grain de riz », donné par Isabelle Balkany à un employé d’origine vietnamienne à la mairie de Levallois-Perret. Le groupe, à l’avant, n’a pas l’air de comprendre, ou d’apprécier. Ça commence mal.

L’heure qui suit est globalement du même tonneau. S’en sortent mieux que les autres ceux qui, à l’image de Yann, planté devant le micro à enchaîner des petites situations absurdes et pince-sans-rire, tiennent au texte qu’ils avaient prévu. Mais beaucoup, à l’exclusion du public plutôt clairsemé du reste de la salle, seront comme aimantés par le groupe imposant du devant et se lanceront dans de l’improvisation avec eux. Il faut dire qu’ils ne les ménagent pas, insistant beaucoup sur leur statut social. Nicolas : « L’écharpe de la dame, là, c’est mon patrimoine tout entier. » Bader : « Monsieur, vous avez pensé quoi de moi, en me voyant arriver ? Un dealer qui fait de l’humour ? » Arthur, interpellant une femme : « Et toi, tu bosses dans quoi ? » Peut-être a-t-il pris pour tous les autres : « Ça ne te regarde pas. »

Yann, le soir du reportage, enchaîne sur scène des situations absurdes et pince-sans-rire efficaces © Cyril Zannettacci

Bide communicatif

« J’aurais peut-être pas interagi autant avec le groupe à leur place, analyse Maxime, le MC. Pour ça, il faut vraiment avoir confiance en son talent. Pareil pour ce qui est de pointer du doigt la “vieille de la soirée”, qui devait avoir cinquante ans à tout casser. J’aurais peut-être pas osé. » Avant ou après leur passage, les artistes amateurs attendent au fond de la salle. On y entend quelques rires étouffés suite aux audaces des collègues, quelques moqueries aussi, et on y recueille à chaud les premières impressions. « Quelle horreur, je me casse tout de suite !, lance Arthur après son show. T’as une clope ? J’ai arrêté, mais là, il m’en faut une. Ils n’ont pas la culture stand-up, ça se voit. J’ai fait de l’impro parce que je savais qu’ils n’allaient pas m’écouter. J’ai pas passé un bon moment. » « C’est jamais la faute du public, raconte à son tour Bader. Mais des fois… Ils manquaient de disponibilité, d’attention. Quelques minutes plus tard, il se rattrape : « Non, c’est sûrement de ma faute. J’ai pas réussi à m’adapter. » 

Nicolas, lui, admet s’être trop focalisé sur eux. Cet humoriste marseillais, venu se confronter au public parisien, sait par expérience que ça peut être une bonne chose d’aller chercher ceux de devant, parce que le rire est communicatif. « Oui, je sais, lâche-t-il en riant. Le bide aussi, c’est communicatif. » « Le stand-up, c’est pas toujours l’éclate, explique Maxime, avec ses deux années d’expérience dans l’humour. Il y a des soirs où ça ne marche pas, où les gens en face ne répondent pas. La réalité de ce métier, c’est aussi ça. »

Monika, propriétaire et directrice artistique du lieu © Cyril Zannettacci

Ces humoristes ont patienté plus de trois mois pour passer ce soir. Tous parlent du Café Oscar comme d’une scène très demandée, « emblématique », « mythique » même, où se sont produits les plus grands sur les créneaux pour artistes confirmés, appelés « Oscar comedy club », à différencier des scènes ouvertes du jeudi à 19h. « En plus, dit l’un des plus jeunes, j’adore la déco, l’atmosphère. Il paraît que c’était un ancien lupanar. » Vieille légende : il y a 33 ans, cet endroit était un restaurant italien poussiéreux qui périclitait. « C’est Michel Field [journaliste et producteur à la télévision, ndlr] qui a inventé cette rumeur, s’amuse Monika, la propriétaire et directrice artistique du lieu. Il m’a dit : « Ton truc d’ancien resto là, c’est pas assez vendeur. » C’est vrai que la déco s’y prête bien. Encore aujourd’hui, des gens sont persuadés qu’on y fait des trucs bizarres. Mais vraiment, je ne sais pas comment l’idée d’une ancienne maison close s’est autant propagée. »

[Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères n°23 : les humoristes]

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