Des pattes à la truffe : dialogue entre les illustrateurs Alice Des et Jochen Gerner
Le premier consigne depuis des années des inventaires graphiques d’oiseaux, de chiens ou de fromages sur des carnets chinois ou indiens. Membre de l’OuBaPo (Ouvroir de bande dessinée potentielle) et salué aussi bien par Libération que par le New Yorker, il a fait de la contrainte et du motif minimaliste une signature reconnue jusque dans les galeries d’art contemporain. Alice Des a, quant à elle, construit son univers autour de figures de femmes fortes, de rayures et de gouache, jusqu’à ce qu’un défi Instagram, presque par accident, y fasse entrer le chien. Dialogue.
Jochen, après votre série Oiseaux (2021, éditions B42), pourquoi un livre de dessins dédié aux chiens ? Qu’est-ce qui vous attire dans cet animal en particulier ?
Jochen Gerner : Au départ, je ne savais même pas que ce serait une série. Le travail sur les oiseaux, c’était avant tout une approche de la couleur, une manière de l’utiliser dans des superpositions pour représenter l’animal. Les oiseaux avaient ce côté très graphique qui me plaisait. Puis je me suis dit qu’il serait intéressant de m’attaquer aux chiens, même si, au départ, je n’avais pas de rapport particulier avec cet animal. Ça a évolué depuis. Ce qui m’a séduit chez le chien, c’est cette variété incroyable de races, avec des silhouettes qui peuvent être radicalement différentes. Une forme abstraite, étrange, à laquelle on ajoute une truffe, et hop, ça devient un chien ! [Rires.] Les tailles et les types de poils varient tellement qu’on a l’impression de regarder des animaux complètement différents les uns des autres. Il y a plus de proximité entre un loup, un renard et un chien-loup qu’entre deux races de chiens. C’est vraiment ce qui m’intéressait.
Et puis il y a un effet particulier : le chien enveloppe et génère énormément de choses à la fois. Il peut être martial, guerrier, et en même temps très doux, presque comique, voire ridicule. Il y a une forme d’anthropomorphisme qui se développe autour de lui, en fonction de son comportement ou du type de personne qui le possède.
Mes livres ne sont pas des ouvrages didactiques, même s’ils peuvent en avoir l’air. Ils servent surtout à raconter autre chose, et parfois à inventer des chiens. Certains, dans mon livre, sont entièrement imaginaires, d’autres sont bien réels puisqu’on m’a demandé de les dessiner. D’autres enfin sont empruntés à l’art et extraits de tableaux ayant appartenu à des artistes ou issus de sculptures.
Et pourquoi avoir voulu inventer des chiens, alors qu’il en existe déjà tant ?
JG : C’était plus fort que moi ! Comme pour les oiseaux, je tombais sans cesse sur des races incroyables que je n’avais jamais vues, alors que je m’y intéressais depuis des mois. De nouveaux types de chiens surgissaient sans arrêt, avec des crêtes, des couleurs de poils extraordinaires… C’est ça qui m’intéressait.

Alice, votre série sur les chiens est née dans un univers plutôt marqué par les portraits de femmes fortes. Comment le chien s’est-il invité dans votre oeuvre ?
Alice Des : C’est venu par la technique. En 2019, quand je me suis lancée comme illustratrice indépendante, j’avais du temps libre entre deux démarchages. Je voulais une série rien que pour moi, en marge de tout, et je me suis lancée dans l’inktober, ce défi sur les réseaux qui consiste à faire un dessin en noir et blanc chaque jour d’octobre. Je me suis mise à la gouache en noir et blanc, et à force de jouer avec sa viscosité, mes pinceaux et le grain du papier, j’ai découvert des textures passionnantes. C’est là que j’ai dessiné mes deux premiers chiens : ce pinceau-là donnait des poils rigolos. Je les ai partagés sur Internet sans trop réfléchir, et j’ai tout de suite senti un vrai attrait pour ce travail, quelque chose à creuser dans cette contrainte du noir et blanc, dans cette manière de jouer la texture à fond et de réinterpréter toutes ces morphologies. Il y avait un vrai boulevard pour s’amuser.
JG : Par leur silhouette ou leur type de poils, les chiens sont très graphiques. C’est un terrain d’expérimentation incroyable.
AD : Et l’humain a mis sa patte dedans aussi, avec le toilettage. [Rires.]
JG : C’est drôle, oui. Un peu comme si l’homme sculptait le chien.
Il n’y a pas eu, pour l’un ou l’autre, un souvenir précis, une rencontre qui aurait déclenché cette envie de dessiner des chiens ?
JG : Pour ma part, non. Enfant, j’avais eu un chien, mais ce n’est pas lié à lui, et j’ai surtout eu des chats par la suite. Je pense que c’est plutôt en croisant des chiens dans la rue que l’idée m’est venue. Spontanément, quand je dessine un animal, c’est presque toujours un chien ou un oiseau : ce sont des animaux tellement graphiques, le bec et les pattes pour l’un, cette masse de poils presque abstraite pour l’autre. C’est un peu comme les dessins qu’on fait au téléphone, sans les contrôler vraiment. Ce que j’aime avec le chien, c’est qu’il se contente d’un gribouillis, de deux points et d’une truffe. On ne voit ni pattes ni queue, mais c’est déjà un chien.
La truffe, c’est l’élément clé de sa reconnaissance ?
JG : Pour moi, oui. Tout passe par elle, par l’odorat.
Et pour vous, Alice ?
AD : Petite, j’aimais dessiner les loups. Un mélange de « grand méchant loup » et de fascination, puisque je suis d’une génération biberonnée aux documentaires qui réhabilitaient l’animal. Le chien, lui, est revenu plus tard, quand je me suis remise à la gouache : je dessinais beaucoup d’humains, de paysages urbains, et les animaux les plus visibles à Paris, avec les pigeons, ce sont les chiens. Je me souviens d’une scène des 101 Dalmatiens dans laquelle les maîtres ressemblent « vraiment » à leurs bêtes. Je crois que c’est cet humour-là qui m’a poussée à dessiner des chiens.
JG : Il y avait beaucoup de chiens-loups dans notre enfance, moins après. Et la seule cicatrice que j’ai au visage, c’est un chien qui me l’a faite, enfant. Pas volontairement, je crois qu’on lui avait lancé une balle qui a fini sur moi. Ça ne m’a pas traumatisé. Puis après des mois et des mois à dessiner des chiens, ma fille a fini par me demander si on pouvait en avoir un.
Vous n’en aviez pas avant ?
JG : Non, et je ne voulais pas en avoir ! Je sais ce que c’est d’avoir un chien, j’en avais eu un enfant et c’est moi qui m’en occupais en permanence. Ce n’est pas que je n’aime pas les chiens : je sais simplement qu’il faut pouvoir les accueillir correctement. Aujourd’hui, j’en ai un.
Quelle race ?
JG : Un berger australien.
Et vous Alice ?
AD : Non, je n’ai jamais eu de chien. J’adore les regarder, en revanche, et dès qu’un maître m’autorise à câliner son chien dans la rue, je ne me prive pas.
Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères N°26 : les chiens et nous