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Thomas Andrei le

En bout de course

Le 1er août, à Hove, dans le sud-est de l’Angleterre, deux façons d’aimer les chiens s’affrontaient aux greyhound races, les courses de lévriers. Tradition britannique pour les uns, intolérable exploitation animale pour les autres, cette pratique centenaire ne devrait pas faire de vieux os. Le texte qui suit servira donc bientôt de document historique.

Wee Miss Badger a la queue rentrée entre les pattes. Si elle remuait cet appendice, le tendait vers les nuages, la chienne au dossard n°2 exprimerait des émotions que les humains analyseraient comme de la joie, du bonheur, du contentement. À la place, sa queue tremblotante pointe vers le sable du Coral Brighton & Hove Greyhound Stadium. Le lévrier, dont le nom pourrait se traduire par « Petite Demoiselle Blaireau », communique au minimum une chose : son total manque d’envie d’être enfoncée dans les starting blocks, d’étroites cages en fer où les lévriers sont placés avant le top départ. La dame qui s’occupe d’elle masse son ventre, caresse sa tête avant de la relever un peu, histoire, sûrement, de la motiver.

« Accrochez-vous à vos ceintures, lance la voix étouffée du speaker. Ça va être une fantastique soirée de courses ! » Une cloche sonne, les cages s’ouvrent et les chiens se projettent vers l’avant, la nuque tendue, pourchassant un ballon orange mécaniquement propulsé à toute vitesse le long d’une rampe. Trois secondes leur suffisent pour atteindre leur vitesse maximale, autour de 70 km/h. Wee Miss Badger est immédiatement dépassée par le chien au dossard n°1, puis par le n°4, le 5 et enfin le 6. Au bout de 500 mètres, que les lévriers parcourent en trente secondes, elle finit avant-dernière, en cinquième position. Le chien vainqueur, Feora Cara, grimpe la première marche d’un podium couvert de gazon synthétique. Une rosette bleue est attachée à son collier. Son entraîneur chauve reçoit, lui, un bouquet de fleurs des mains d’un quadragénaire en costume marine, le directeur des courses, Robert Abrey. « J’aime tous les chiens, mais j’ai une affinité particulière pour les lévriers, s’enthousiasme ce dernier. Je les trouve adorables. Tout à l’heure, j’ai croisé un propriétaire de lévrier dans la rue. Je lui ai parlé dix minutes ! Je ne peux pas m’en empêcher ! J’ai presque une addiction pour ce sport… » Derrière son noeud de cravate mal ajusté, Abrey bouge ses grands yeux dans tous les sens. Personne, ici, ne paraît aussi enjoué que lui. « Voir fonctionner la mécanique d’un lévrier est quelque chose de magique, enchaîne-t-il, en accélérant son flot de paroles. La puissance qu’il leur faut pour passer de l’arrêt à cette vitesse si rapidement est incroyable. Tu peux voir leurs muscles, tout leur corps bouger en rythme. Ils sont aussi très intelligents. Ils savent comment aller vite, comme des pilotes de Formule 1. Ce sont de magnifiques animaux que l’on admire ici en train de faire ce pour quoi ils sont conçus : courir. »

© Theo McInnes

Bientôt, tout ceci appartiendra néanmoins au passé. Depuis 2025, les courses de lévriers sont prohibées en Écosse et le seront au Pays de Galles d’ici 2027. Ce « sport » centenaire résiste encore en Angleterre, mais maints activistes s’y opposent et estiment qu’une interdiction sera décrétée d’ici une décennie. Co-directeur de la Progressive Veterinary Association du Royaume-Uni, qui « accorde une importance primordiale au bien-être des animaux dans tous les domaines de l’interaction entre l’homme et l’animal », André Menache assure que l’industrie des courses de lévriers « meurt à petit feu ». Pour lui, cela ne fait aucun doute que cette pratique est « en voie de disparition. »

Sur le parking du supermarché

En français, le stade où cavalent les lévriers s‘appelle un cynodrome. Si Robert Abrey suggère que les humains ont toujours « fait courir des chiens », les premières courses réglementées telles qu’elles le sont désormais ont pris place en juillet 1926 en Grande-Bretagne. L’année suivante, le Greyhound Derby, un grand événement annuel, réunissait 10 000 spectateurs. En 1966, la popularité du sport était telle qu’un match de coupe du monde de football était reprogrammé pour laisser place à des courses de chiens. Depuis, entre 1960 et 2010, 91 cynodromes ont fermé leurs portes au Royaume-Uni. Il n’en reste plus que 18. Sur les hauteurs de la ville, celui de Hove partage son parking parsemé d’herbes folles avec un supermarché. C’est là que sont stratégiquement placés les militants du groupe Close Hove Dog Track, qui se battent depuis 2018 pour l’interdiction des courses.

© Theo McInnes

Parmi eux, un homme en t-shirt rose tient une pancarte présentant des chiffres édifiants : en 2025, au niveau national, 3 648 lévriers se seraient blessés dans le cadre d’une course. Et 161 seraient morts. Près de lui, Claire Bass, employée d’une ONG qui oeuvre au bien-être des animaux, précise que ces données proviennent du Greyhound Board of Great Britain (GBGB), l’organisme qui gère les courses à travers le pays. Comment explique-t-elle de tels chiffres ? « Les lévriers sont forcés de courir à très grande vitesse sur une piste très étroite, répond-elle. C’est souvent dans les tournants que les blessures surviennent. Les chiens peuvent se fracturer les pattes, s’écraser contre les barrières de sécurité. En ligne, tu peux voir des images atroces de chiens projetés en l’air suite à une collision. » Le vétérinaire André Menache explique que les lévriers peinent à prendre les virages à cause de la finesse de leurs membres et, donc, de leurs os. Surtout, si la musculature des chiens de course peut être développée de façon excessive dans le but de sprinter, leurs hanches seraient « mal équipées pour supporter les contraintes latérales. La foulée du chien devient donc instable, rappelant le mouvement d’une roue de charrette mal fixée sur une allée pavée. » Poussés dans leurs retranchements, les coureurs sont plus susceptibles de souffrir de lésions des ligaments ou des tendons qu’un chien qui ne court que pour chasser des écureuils ou se défouler dans un parc, à l’image d’Henry et Finn, les deux bâtards de Claire Bass.

Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères N°26 : les chiens et nous

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