Mystic Raver
Grand entretien avec le cinéaste Oliver Laxe, réalisateur de Sirāt.
Plus d’un an que Sirāt, Prix du jury du festival de Cannes 2025, est sorti en salles. 700 000 entrées rien qu’en France pour ce film d’auteur âpre qui suit un père à la recherche de sa fille, perdue dans le désert marocain. Son errance désespérée de fête en fête met en lumière un groupe de teufeurs itinérants, interprétés à l’écran par de véritables ravers. Alors que les free parties, subissent un tour de vis répressif, Sphères tenait à faire un bilan avec le réalisateur du long métrage, le franco-espagnol Oliver Laxe. L’occasion de revenir sur sa découverte de la musique électronique ou sa vision mystique, parfois contestée, de la fête. Et pourquoi pas d’obtenir, entre deux parenthèses sur le cinéma contemporain, quelques considérations sur l’état du monde.
Avant cet entretien, vous nous avez confié être encore très fatigué de votre film. Vous vouliez parler du tournage, ou bien de la longue promo qui a suivi ?
En Espagne, Sirāt est devenu un événement social et culturel qui a dépassé le contexte du cinéma d’auteur. J’en suis très content, bien sûr. C’est ce que veulent les artistes : que leur œuvre soit comme un cheval de Troie qui fasse émerger de nouvelles idées auprès du grand public. Seulement ma figure a été très médiatisée, peut-être un peu trop, et ça m’a épuisé. Mais je tenais à faire cette interview avec vous car, à mon sens, il y a des questions théoriques autour de la fête qui dépassent mon film et méritent d’être posées.
Alors reprenons depuis le début. Au départ, vous venez plutôt du monde du rock hardcore et post-métal. Comment avez-vous découvert la musique électronique ?
Elle a toujours été là, autour de moi, malgré cette passion initiale pour le rock. Et puis je suis sorti avec une teufeuse, ce qui m’a aidé à découvrir la techno. Comme beaucoup de gens, je suis un peu allé en festival et en club, par exemple plusieurs fois au Berghain, à Berlin.
Vous alliez déjà en free party à cette époque ?
J’ai dû en faire quelques-unes en Espagne. Très vite, je me suis identifié au détachement des teufeurs. Dans ma génération, on sent depuis longtemps que le monde dans lequel on vit n’est pas soutenable. J’en suis vite parti, d’ailleurs. Parce que ça puait le cadavre. Quand j’ai terminé l’université, je savais que je ne voulais pas travailler dans l’industrie du cinéma espagnol. Trop desalmada – sans âme. J’ai fait une année à Londres, qui ne m’a pas plu, puis je suis parti vivre au Maroc.

Avez-vous envisagé, à un moment de votre vie, d’épouser le mode de vie des travellers, ces teufeurs nomades tels qu’on les voit dans Sirāt ? De vous constituer, comme le dit l’un de vos personnages, une “famille de choix” ?
À un moment, j’ai été très proche de ça. J’ai cette radicalité en moi. Aujourd’hui encore, je n’habite ni Barcelone ni Madrid, mais un village paumé en Galice. Pour le monde du cinéma, je suis probablement un freak [“bête de foire” en anglais, ndlr] comme le sont les travellers pour le reste de la société.
Malheureusement, en tant qu’artiste, je suis toujours un peu détaché de la réalité, un peu inadapté. Je vis dans mon monde, et je maintiens une distance par rapport au groupe, à la famille. Je n’aurais probablement pas pu m’intégrer pleinement dans un groupe de teufeurs. C’est en partie à cause de ce trait de personnalité que je suis allé au Maroc. Je me voyais comme un outsider, un artisan qui tente de faire ses petits films d’auteur en pellicule 16 millimètres tout en élargissant son regard en Afrique. Il existe toute une tradition de cinéastes snipers qui évoluent dans les marges, et ça m’allait très bien.
Pendant plusieurs années, vous vous êtes donc tenu éloigné de tout type de fête ?
En fait, j’étais éloigné de tout. Je vivais une période de grand scepticisme, d’errance même. J’étais très heureux de vivre dans ma petite maison en terre, c’était ça ma richesse. Mais en réalité j’étais pauvre, je ne pouvais pas aller en teuf.
Pendant longtemps, j’ai d’ailleurs eu du mal à financer mes films. Même Sirāt, et malgré trois films précédents sélectionnés au festival de Cannes, ça a été compliqué. Parce qu’on est dans un moment où l’on confond la télévision et le cinéma. Les séries, à cet égard, ont fait beaucoup de mal. C’est très bien que des réalisateurs fassent des séries. Le problème, c’est que ce sont eux qui font aussi les films, et non les véritables cinéastes. Résultat, on a des films qui sont de la pure excitation, sans profondeur. C’est mou et infertile, comme la house musique. Enfin, je m’égare.

C’est quoi, alors, votre style de musique ?
Techno à fond [La musique techno, née à Détroit, est plutôt minimaliste et répétitive, là où la house, née à Chicago, privilégie davantage les mélodies par-dessus la rythmique électronique, ndlr]. Il y a quelque chose de bourgeois dans la house, je ne connecte pas. Je m’ennuie, je vois où ça va. C’est comme si j’étais dans un centre commercial. Dans un magasin Zara même. [Rires.] Moi, j’ai besoin de verticalité, de voyager. De commencer dans les enfers et de remonter au paradis.
Ces sensations-là, vous les avez retrouvées en 2012, lorsque vous avez entendu des beats non loin de la palmeraie où vous habitiez, au Maroc. Que s’est-il passé ce jour-là ?
C’était le matin. Une free party était en cours, à l’occasion de la fin de l’année. J’ai décidé d’aller sur le site avec un ami marocain qui a joué dans mon premier film, Mimosas. Il découvrait l’univers de la fête libre. Il a observé l’ambiance, les camions, les gens. À un moment, il m’a dit : “Ce sont les musulmans du futur.” Ça a déclenché quelque chose en moi, tout l’imaginaire de Sirāt est né là. J’ai compris que ce genre de teuf, c’était la modernité, mais avec des échos de tradition très forts.
C’est–à-dire ?
Je pense qu’il y a, dans le corps des teufeurs, une mémoire de ce qui a constitué l’humanité pendant des millénaires : quelque chose de l’ordre du cérémonial, du rite de passage. C’est dû au dancefloor très particulier de ces lieux-là, qui est presque un lieu d’abstraction : le DJ n’est pas central, et il y a aussi moins d’ego, moins de drague, de frime. Danser en communauté face à un mur de son, ça t’oblige à regarder à l’intérieur de toi-même. Je trouve ça puissant.
[Cet entretien est à retrouver en intégralité dans Sphères N°25 : la fête.]