Free parties, fêtes entrer l’accusé
Alors, ces free parties ? En France, où un point de bascule semble atteint avec leur criminalisation, on en a beaucoup parlé. Pour s’en plaindre, ou pour les défendre. Mais pourquoi s’y rend-on ? Et qu’est-ce qu’on leur reproche ? Tentative de réponse, jusqu’au bout de l’impasse actuelle.
Écluser quelques canettes de bière dans le parc de sa cité universitaire : pour Sen, ça a longtemps ressemblé à ça, la fête. Avec 200 euros par mois pour vivre, cet étudiant issu d’une famille modeste ne peut guère se permettre plus. Et puis, un soir, une connaissance lui propose de tester une free party. Il dit oui, ne sachant pas à quoi s’attendre. Dans la voiture, le point GPS indique une zone vide du côté de Bédarieux, au nord-ouest de l’Hérault. Un chemin de terre les conduit au pied d’un site éolien, perdu dans les montagnes. Il fait froid, il y a de la brume, ils sont perdus. Au loin, une silhouette en doudoune orange se détache. Cette personne fait partie de l’organisation, son rôle est de recueillir les donations. C’est prix libre. Sen lui tend deux euros, un cookie et un bout de shit. “Tu régales”, lui dit l’autre.
Une fois sur site, Sen découvre un village éphémère, avec des gens qui cuisinent, d’autres qui jouent aux cartes dans un espace repos. Et puis, bien sûr, deux murs de son dont les basses font trembler son corps tout entier. Un “moment fou, hors du temps”, malgré les conditions climatiques : il a plu et c’est une “gadoue party”, comme il dit. Quand les teufeurs comprennent qu’il participe à sa première “free”, certains lui offrent une cigarette ou un verre. “La plupart des gens que je rencontre ce soir-là, comme souvent en free party, vivent à la campagne. Ils n’ont pas accès aux musées, ni aux boîtes de nuit. Et ils ne peuvent pas se payer l’essence aller-retour pour sortir en ville, ni la bière à huit euros”, raconte le jeune homme de 22 ans dans un café de Montpellier, amples vêtements noirs, peau percée, faux air de Timothée Chalamet. Lorsque la fête se termine, un “flic sympa” lui demande s’il a consommé (“Non”) et s’il est apte à conduire (“Oui”). De retour chez lui, il ne pense qu’à retourner en free party.

C’était en 2023. Depuis, Sen s’est pleinement immergé dans le monde de la fête libre. Jusqu’à faire quinze heures de route pour rejoindre un teknival de 10 000 personnes en Espagne, ambiance désert et routes caillouteuses à la Sirat, le film d’Oliver Laxe qu’il adore. Il y perd ses potes, s’en fait de nouveau. “C’est jamais l’atmosphère beauf que l’on trouve dans certaines discothèques. Pas de chemises blanches, pas de gens qui performent la consommation de drogue ou d’alcool, pas de mecs torse nu. Ou alors, s’il fait chaud, les filles le sont aussi.” Il rejoint un sound system, dans lequel il s’occupe de différentes choses : faire des maraudes, gérer la déco, ou alimenter la génératrice en essence. Après l’épidémie de Covid-19, de nombreuses teufs ont lieu dans l’Hérault, à la fois département pauvre et place forte située entre l’Italie et l’Espagne.
Mais en 2025, un arrêté préfectoral interdit “l’organisation de tout événement de type rave party sur l’ensemble du territoire [héraultais] jusqu’à la fin de l’année 2026”. Sen avoir vu en peu de temps la répression policière se durcir, entre “interventions hardcore” et saisies de matériel. La même année, il devient référent de la “manifestive” de Montpellier, une manifestation en défense de la fête libre pour laquelle il dit avoir été fiché par les renseignements territoriaux. En 2026, il rejoint Tekno Anti Rep, un collectif en première ligne dans le soutien aux free parties.

À bien des égards, son parcours illustre la situation actuelle. D’une part, la fascination pour des espaces clandestins où l’on met en avant le refus du monde marchand, l’application concrète de la devise républicaine, l’émancipation, l’autogestion. De l’autre, l’engagement militant face à l’incompréhension d’une partie de la société et des autorités, qui parlent de nuisances sonores, d’overdoses, de violences sexuelles et d’agriculteurs lésés. C’est avec de tels arguments que le gouvernement français vient de se doter, avec la loi Ripost votée en juillet, de l’arsenal le plus répressif d’Europe à l’encontre de la fête libre.
Hymne antifasciste
Libre, certainement, mais anarchiste, cela reste à voir, ou alors uniquement dans l’acception philosophique du terme. À l’inverse de l’image de grand n’importe quoi parfois véhiculée dans les médias, l’organisation d’une free party nécessite des mois de préparation rigoureuse. “Pour commencer, il y a un gros travail de reconnaissance pour trouver le bon endroit, témoigne Julien*, un jeune teufeur parisien. Les organisateurs font ça d’abord sur Google Earth, puis ils se déplacent. L’idée est de trouver un lieu sans danger, accessible pour le public et les éventuels secours, et surtout qui n’emmerde personne.” Jamais un espace cultivé, assurent les collectifs ; au pire, un champ en jachère.
Vient ensuite tout le travail de communication, la création de l’affiche de la soirée, la prise de contact avec les services de réduction des risques (RDR). Puis, une fois sur place, l’installation de toute la scénographie pensée des semaines en amont : les échafaudages, les lumières, les décors. Et bien sûr le matériel audio, parfois plusieurs milliers d’euros de caissons qui constituent les murs de son. “Malgré les donations et quelques ventes sur place, ces fêtes ne sont pas rentables. On fait ça par passion, juge Alexandre*, maraîcher de 26 ans et membre d’un sound system. C’est même pas quantifiable. Rien que dans les enceintes, j’ai dû mettre plusieurs milliers d’euros de ma poche.”

Pour maîtriser de telles compétences, les organisateurs – tous bénévoles – viennent souvent du monde du spectacle. “Mais certains ont aussi appris le métier sur le tas, se sont trouvés une vocation sur place et pourquoi pas un boulot en dehors”, explique Sen. Lui, après une scolarité erratique, dit être devenu auxiliaire de vie grâce au milieu de la “free”. “En teuf, je ne bois quasiment jamais, et je ne consomme rien, au maximum des champignons une fois par an. Donc souvent, c’est moi qui fais Sam, qui gère mes amis. Petit à petit, j’ai réalisé que j’adorais prendre soin des autres.”
Comme lui, beaucoup de teufeurs insistent sur l’entraide et la bienveillance à l’intérieur du mouvement techno. Sur la sécurité pour les femmes et les minorités, aussi, même si la question des violences sexistes et sexuelles n’est pas résolue [voir notre article dans le numéro papier]. Mais pour de nombreuses personnes, l’attrait de ces espaces festifs se situe sur le terrain des valeurs. Ils constituent un contrepoint total par rapport au reste de la société, entend-on souvent. Sans filtrage à l’entrée, sans recherche de bénéfices, sans distinction sociale (pas de carré VIP) ni starification (le line-up n’est pas affiché, et les DJs mixent à l’abri des regards). Non pas un modèle irréprochable, mais un espace autogéré où chacun est responsable, que ce soit de la propreté du site ou du bien-être des autres. Et, théoriquement, de sa consommation de drogue. “Beaucoup de lieux autorisés vont fermer les yeux sur la prise de stupéfiants, poursuit Alexandre. En teuf, c’est l’inverse : le pari, c’est d’éduquer pour mieux gérer. Comment ça se prend ? Qu’est-ce que ça fait ? Qu’est-ce que je risque ? Voilà ce qu’on entend sur les stands de RDR.”

Assumé, l’engagement politique des free parties l’est tout autant. “Par nature, la free party est anticapitaliste, antiraciste et antisexiste, estime Julien. Mais ce qui est différent vis-à-vis d’autres espaces de lutte, c’est qu’on y milite dans la joie.” Souvent, avant le set de minuit, les organisateurs prennent le micro pour une prise de parole politique. Et il n’est pas rare, l’après-midi, lorsque la musique se fait plus éclectique, que résonne “Porcherie”, l’hymne antifasciste du groupe de punk-rock français Bérurier noir.
[Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères n°25 : la fête.]
* les prénoms ont été changés