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Simon Rossi le

Intense est la nuit

Immergé pendant plusieurs années dans les scènes électro-techno, le photographe Fabrice Catérini a voulu comprendre ce qui se jouait derrière les masques des fêtards. Ce qu’il raconte dans “Quand vient la nuit”, sa première monographie, c’est que son propre appétit pour le monde nocturne, qui l’a transformé, est arrivé après une succession de deuils et de blessures.

Ce sont des visions comme seule la nuit le permet. Devant l’entrée d’un club ou traversant un pont au-dessus du Rhône, Fabrice Catérini, absorbé par ses divagations en soirées techno, imagine tour à tour la porte des Enfers ou les eaux noires du Styx, la rivière des morts. Pendant sept ans, il s’y est plongé avec délice. À la recherche de son propre reflet, à moins que ce ne soit pour l’effacer. Comme Orphée, il a fini par se retourner. Mais uniquement pour regarder derrière lui le trajet accompli. Le résultat de ce voyage est Quand vient la nuit (Saetta Books, 2025), l’itinéraire d’un jeune homme en errance, le récit halluciné et introspectif de sa fréquentation des fêtes lyonnaises.

Ça lui a pris la trentaine bien entamée. C’est tard, pour un baptême. Artiste visuel et réalisateur, diplômé d’une école de journalisme, Fabrice Catérini s’est d’abord concentré sur des récits documentaires au long cours, notamment au Nigéria et en Grèce. En 2018, sa pratique prend un tournant davantage personnel et expérimental lorsqu’il se met à arpenter les différentes scènes techno de Lyon. Il travaille alors “couche par couche”, c’est-à-dire nuit après nuit. Auprès d’institutions locales telles que Le Sucre et le Transbordeur. Ou accompagnant des collectifs indépendants comme Garçon Sauvage et 23:59. Il shoote tantôt à l’iPhone, tantôt à la pellicule lorsqu’il en a les moyens. Avec une chambre grand format Graflex aussi, ou bien avec un petit Leica qu’il a parfois dû cacher dans son caleçon pour passer les contrôles. “Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse”, justifie le photographe de 43 ans.

© Fabrice Catérini

Il a eu les siennes, il ne le cache pas. “Il m’est déjà arrivé de travailler sous drogues, mais je n’ai pas voulu en faire quelque chose de systématique, raconte-t-il. Autrement, ça devient un raccourci, un truc de fainéant. Il y a eu beaucoup de soirées où je n’ai bu que du maté, et j’ai totalement arrêté l’alcool depuis trois ans.” Poses longues, effets de flous et flashs stroboscopiques lui ont permis de reproduire visuellement les sensations liées à la prise de stupéfiants. Et de capturer, dans le noir et blanc métallique de ses images, ces étranges poissons des profondeurs que sont les fêtards, avec leurs pupilles dilatées, leurs corps déchaînés, leur ivresse éblouissante. Adepte d’une “approche humaniste et concernée” de la photographie – celle de son mentor, l’Américain Stanley Greene -, Fabrice Catérini a mis un point d’honneur à obtenir leur consentement, échangeant quelques mots avant ou après la prise de vue.

Finitude

Régulièrement, la paume ouverte de l’artiste apparaît au centre des clichés. “Au départ, ce n’est qu’un truc de photographe pour mesurer la lumière quand j’arrive dans un lieu. Puis c’est devenu une sorte de gimmick. À la fois pour prendre le spectateur par la main dans cet univers, et pour me souvenir de mon état psychologique à ce moment-là de la nuit, hyper fatigué, exalté, ou défoncé.” Mais aussi pour s’assurer qu’il est bien de ce monde, tant la série photo est traversée par l’idée de fin. À commencer par celle de la fête elle-même.

© Fabrice Catérini

Je prends une dernière photo avant que notre groupe hétéroclite se disperse, écrit le photographe dans un beau texte au centre du livre. (…) Il y a eu un moment de silence. J’ai regardé la scène à travers le viseur, le diaphragme tout contracté. J’ai soufflé et putain ça m’a pris d’un coup. La gorge nouée et le goût des larmes amères que je peine à avaler. Clic clac Kodak. J’allume une cigarette et je dis Peut-être à bientôt, alors que je ne pense qu’à m’enfuir.” Fin de soirée donc, avec lendemains difficiles et sympathies interrompues. Mais également fin de vie, quand vient la mort. C’est en partie ce que racontent les photographies prises en journée, qui alternent avec les images nocturnes.

Certaines, c’est vrai, témoignent de voyages, de gestes amoureux au cœur de l’été. Mais plusieurs racontent un séjour à l’hôpital, une cure faite par le photographe pour arrêter de boire. Ou encore la ruine d’une maison, celle de sa mère, morte d’un cancer foudroyant en 2008, qu’il a fallu vendre en 2017. Un an plus tard, sa sœur luttait contre un cancer du sein tandis que lui-même était au milieu d’une séparation douloureuse. C’est justement l’époque où il s’est mis à sortir.

© Fabrice Catérini

Je n’y suis pas allé pour me détruire, pas consciemment en tout cas. En réalité, j’avais besoin de connexion, de faire communauté avec d’autres et d’une autre façon, par exemple en dansant toute la nuit comme si demain n’existait pas.” C’est ce réconfort qu’il est allé chercher, conscient toutefois qu’à trop poursuivre l’abandon de soi on risque la brûlure. En exergue de son livre, il a d’ailleurs placé un palindrome attribué à Virgile, autre célèbre explorateur de l’enfer et de ses différents cercles. In girum imus nocte et consumimur igni, prévient cette phrase en latin qui peut se lire dans les deux sens : “Nous tournoyons dans la nuit, et nous sommes consumés par le feu.”

[Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères N°25 : la fête.]

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