En Géorgie, le petit repère d’un peuple
Sous les tribunes du stade national de Tbilissi, en Géorgie, un club de techno est devenu en dix ans l’un des plus célèbres au monde. Parce qu’il attire de nombreux DJs berlinois, et parce qu’il est un espace de liberté dans un pays où l’influence de la Russie se fait de plus en plus pressante. Son nom : Bassiani. Son avenir : incertain.
Il y a d’abord cette fumée. Blanche, dense, flottante ; un nuage habité. Elle mange tout. Les visages, les murs, le plafond. Des corps s’enfoncent dans le creux d’une piscine soviétique dont, du décor, il ne reste que le béton. La basse cogne dans la poitrine, les couleurs n’existent plus, les gens semblent se fondre dans le gris des murs. Les téléphones sont interdits. Aucune petite lueur froide ne vient parasiter l’obscurité. Seuls quelques faisceaux lumineux taillent les silhouettes au scalpel. La foule semble onduler au ralenti. Personne ne sait quelle heure il est, ni quel jour. 1980 ou 2070 ? La scène n’a pas d’époque. Le monde extérieur est resté à l’entrée. Ça sent la liberté, ou quelque chose qui y ressemble fort. Bienvenue au Bassiani, à Tbilissi, le club le plus important de Géorgie. Certains diront du monde.
Derrière les platines, Ina Kacz tisse une techno sombre et hypnotique. Avant de jouer dans ce club qu’elle considère, avec le Berghain, situé à Berlin, comme des références absolues, et dont elle a du mal à dire lequel des deux a le plus changé sa vie, la Française de 31 ans a d’abord appris à mixer seule, à tâtons dans sa chambre lilloise, sa ville d’origine. La capitale allemande devient son quotidien en 2019, comme beaucoup de DJs de sa génération. Quatre ans sur place. Vient le sentiment, un jour, d’y avoir fait son temps. L’invitation à jouer à Tbilissi arrive à point nommé, comme une réponse à une question qu’elle n’avait pas encore formulée. À son arrivée dans les coulisses du Café Gallery en 2022, un club qui n’existe plus aujourd’hui, un inconnu dépose un paquet de chewing-gums sur sa platine. “Il m’a dit :“Tiens, ce sont mes préférés. J’espère qu’ils te plairont aussi.” C’était une toute petite attention, mais ça m’a marquée. Cette gentillesse, cette énergie positive, je les ai retrouvées partout sur les dancefloors géorgiens”, se souvient-elle.

Ce soir-là, le staff lui propose de jouer un set de six heures. Cela lui plaît : “À Berlin, c’était de moins en moins courant de jouer des sets aussi longs.” Elle ne se fait pas presser pour revenir. Tous les six mois, puis tous les quatre. Elle rencontre Goga, tombe amoureuse, et finit par ne plus jamais repartir. “J’ai d’abord craqué pour la ville avant de craquer pour un Géorgien”, glisse-t-elle dans un sourire. Ce n’est pas la seule Française que Tbilissi a retenue. Sibil, DJ elle aussi, a débarqué dans la capitale en mars 2020 pour fêter son anniversaire au Mtkvarze, un autre club emblématique de la ville. Le Covid l’a clouée sur place pendant trois mois. Une aubaine. “Tbilissi, c’est un passage de ma vie qui m’a beaucoup marquée et influencée. Et la Géorgie est restée mon pays préféré malgré tous ceux que je visite avec mon métier”, affirme-t-elle. De quoi voler à la capitale allemande le titre d’épicentre de la fête en Europe ? Son verdict est sans appel. Comparé au Bassiani, le Berghain serait devenu “condescendant, élitiste, formaté”.
Friches industrielles
Le club vit dans les entrailles du stade national Boris Paichadze. Sous les mêmes tribunes où rugit chaque week-end la ferveur footballistique d’un pays entier. Où Khvicha Kvaratskhelia, dit “Kvara”, joueur star du Paris-Saint-Germain et fierté locale, a fait ses premières passes. C’est dans l’ancienne piscine de ce complexe sportif que les fondateurs du club ont un jour eu l’idée saugrenue d’installer des enceintes. “Ironie du sort, je ne regarde jamais de foot. Je suis probablement le moins footeux des Géorgiens”, sourit Giorgi Kikonishvili, l’une des têtes pensantes du Bassiani. Il n’y a pas de panneau à l’entrée. Pas besoin. Le club s’est forgé une réputation pour son face control : un physionomiste observe les prétendants depuis une cabine, à l’abri des regards, via une caméra. À en croire les avis Google, les refoulés sont nombreux. Et c’est souvent à cette rançon que se mesure le succès d’un club.

Comment un pays de trois millions d’habitants, encore lesté de son passé soviétique, encore pétri de conservatisme, a-t-il vu naître un lieu dont la réputation fait de l’ombre au Berghain lui-même ? Giorgi tempère aussitôt quand on lui pose la question. Cette comparaison avec le club berlinois, il l’a déjà entendue mille fois. Et il la déteste. “Ce sont deux expériences radicalement différentes. Nous avons notre propre histoire, immense, singulière, dont on peut être fiers.” En bon diplomate, il ne veut froisser personne, surtout pas le temple européen de la techno. “La vérité, c’est que Berlin ne sera jamais out. Le Berghain reste l’un de mes clubs préférés au monde, j’y ai vécu des expériences profondément transformatrices.” Il rappelle le rôle de pont joué par Berlin entre Detroit, berceau de la musique électronique, et le reste du monde. Un pont construit par l’agent artistique allemand Dmitri Hegemann, l’homme derrière le célèbre Tresor, club berlinois qui fut le premier à inviter des pionniers américains comme Juan Atkins à jouer en Europe dans les années 1990. “C’est grâce à des mecs comme lui que cette musique est devenue mondiale”, soutient-il.
Le jour de la rencontre, Giorgi débarque comme une bourrasque, grande tige dégingandée, blouson de motard jaune et noir sur le dos, encore sous le choc de son voyage en Mongolie. Aux côtés de Function, DJ et producteur new-yorkais basé à Berlin, il était invité à Oulan-Bator par le plus grand festival de musique mongol pour débattre du rôle des clubs dans la société. Il raconte, exalté : “Là bas, les pros du milieu m’ont dit que leur principale source d’inspiration était le Bassiani. Je n’aurais jamais cru entendre ça.” À son tour d’être prescripteur. Il ajoute : “Les jeunes mongols sont coincés entre deux géants féroces et belliqueux, la Russie et la Chine. Mais quand on leur demande de qui ils se sentent le plus proche, leur réponse, c’est l’Europe. Ce n’est pas fou ?” Le ton est donné. À l’image de toute la scène électronique de Tbilissi, Giorgi ne parle jamais de musique sans parler de politique.

Si ce mouvement a pu éclore ici, c’est parce que la ville s’y prête. Dans une cité post-soviétique, les usines abandonnées, les friches industrielles, les grandes piscines oubliées ne manquent pas. “Contrairement à la France où tout est hyper régulé, ici les règles sont moins strictes, les espaces disponibles, les loyers abordables”, explique Ina Kacz. Elle sourit. “C’est comme Berlin dans les années 1990, après la chute du mur. Des entrepôts partout, personne pour vous dire non.” L’histoire bégaie, mais cette fois sur les rives de la Koura.
[Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères N°25 : la fête.]