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Alessandra Chiericato le

Le sens de l’incruste

Quelle est la place de l’humour en photographie ? Dans la série Being There, orchestrée par Omar Victor Diop et Lee Shulman, le rire n’est pas gratuit : la drôlerie, qui émane du détournement de photographies amateur des années 1950 et 1960, révèle peu à peu le poids de l’Histoire.

Ce sont des scènes banales, dans lesquelles il semble parfaitement intégré. Il trinque lors d’une fête, il passe un coup de fil dans l’intimité d’une maison, il est au bar vêtu d’une tenue de type hawaïenne, ou au sommet d’une montagne enneigée. À ses côtés, des femmes et des hommes, distraits, figés dans l’instant d’un moment spontané et familier. Il est le seul homme noir de ces photographies, et en réalité, il n’aurait jamais dû être là.

Cette présence sur ces images, venues tout droit de l’Amérique ségrégationniste des années 1950 et 1960, on la doit d’abord au cinéaste britannique Lee Shulman, qui en 2017 se procure pour la première fois une boîte de photographies vintages. Ainsi démarre un long travail de documentation, qui va devenir The Anonymous Project : une collection à part entière de photographies en couleur, datant du XXᵉ siècle, prises par des amateurs (on parle de photographies vernaculaires). C’est aussi le point de départ d’une intuition radicale : rompre avec la production d’images et créer une archive qui interroge le collectif, la mémoire, ce qui demeure et ce qui disparaît.

© Omar Victor Diop & Lee Shulman

En observant ses archives, Shulman prend conscience de deux éléments fondamentaux : d’une part, il s’agit majoritairement de photographies réalisées par des personnes blanches issues de la classe moyenne ; d’autre part, de nombreuses images comportent une chaise vide, probablement celle du photographe. Un espace qui semble appeler à être occupé. « Chaque fois que je regardais une de ces photographies, j’imaginais mon ami Omar assis là, dans cet espace manquant. L’idée m’a tellement obsédé que, lorsque je lui ai proposé de travailler ensemble, j’étais très nerveux. Je ne pouvais absolument pas imaginer qu’il refuse », confie Shulman.

Il ne se trompe pas : ce projet résonne profondément avec le travail du photographe sénégalais Omar Victor Diop, qui accepte avec enthousiasme. À travers sa pratique de l’autoportrait, où se mêlent humour et empathie, ce dernier a l’habitude d’endosser de multiples identités. « Mon rapport à l’autoportrait naît du désir de m’imaginer à la place de quelqu’un d’autre, dans une période historique différente de la nôtre, explique-t-il. C’est pour moi un véritable geste d’empathie, une manière de donner forme au “cela pourrait être moi”. »

© Omar Victor Diop & Lee Shulman

C’est dans cette rencontre entre intuition d’archiviste et pratique artistique que la série Being There prend véritablement forme. D’un côté, l’archive anonyme de Shulman, composée d’images privées ; de l’autre, le corps et le regard de Diop, qui s’insèrent dans ces photographies sans en altérer l’équilibre visuel, tout en transformant radicalement le sens des images.

[Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères n°23 : les humoristes]

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