Vies merdiques et esthétique de terrain vague : de quoi est fait l’humour anglais ?
Une petite mer nous sépare, mais peu d’humoristes en France pratiquent ce qu’il est courant d’appeler l’humour anglais. Qu’est-ce donc exactement ? Analyse en plusieurs morceaux, avec des bouts de morosité, un zeste de classes sociales, et un fumet d’excentricité.
Morosité
C’est l’histoire de l’existence moyenne d’un homme moyen. Il habite un vague village anglais qui n’est pas identifié car cela n’a pas d’importance : c’en est un parmi tant d’autres. Sa maison n’est pas moche mais n’est pas belle non plus. Elle n’importe à personne d’autre qu’à lui-même. Problème : cet homme n’a pas réalisé que les autorités comptent raser sa demeure afin d’y construire, à la place, une longue route d’asphalte. Ainsi démarre Le Guide du voyageur galactique, roman de l’auteur britannique Douglas Adams paru en 1979 et vendu à plus de quinze millions d’exemplaires. En 2005, le livre était adapté au cinéma avec Martin Freeman, acteur habitué à incarner l’Anglais lambda, dans le rôle central d’un trentenaire « jamais tout à fait à l’aise avec lui-même » : Arthur Dent.
Celui-ci n’a d’autre recours que de s’allonger dans la boue pour enrayer la démolition. Mais qu’importe : ce tableau introductif rappelle des wagons entiers de comédies britanniques, notamment de sitcoms* [Série télévisée, faite de brefs épisodes tournés en studio, dont le ressort comique est de présenter des personnages dans des situations sociales familières, ndlr], qui jouent sur la morosité de certaines situations et de certains décors. À l’étranger, la plus connue est probablement The Office, satire cringe (« embarrassante », en français) sur le quotidien d’une usine de papier dont les employés de bureau crèvent d’ennui à Slough, une ville choisie pour sa réputation de capitale anglaise du médiocre. « En Angleterre, certaines villes servent de punchlines, raconte la comédienne Celya AB. J’ai grandi dans le 93, à Épinay, mais j’ai déménagé en 2014 à Birmingham. Cela m’a permis de découvrir une Angleterre loin des touristes… et des villes dans le genre de Slough. » L’hiver, en début d’après-midi, les paysages sont parfois d’une morosité telle qu’elle en devient drôle. Depuis la révolution industrielle, de grands pans du pays se sont enlaidis. « Bien souvent, les choses sont tellement merdiques qu’il faut bien en rire, lance avec une grimace le comédien Joey Page. Que faire d’autre ? Quand tu dépenses 10 euros pour une pinte, il vaut mieux trouver ça drôle. »
Depuis 2010, Chris Arning dirige Creative Semiotics, une agence de sémiotique (discipline qui s’intéresse aux différents processus de fabrication de sens) basée dans l’ouest de Londres. En 2018, la BBC lui commandait une étude visant à déterminer ce qui faisait alors rire « le Royaume-Uni moderne. » L’expert avait donc interrogé une ribambelle de comédiens dont un certain Doc Brown. « Il m’a raconté que lorsqu’il fait des tournées aux USA, les gens aiment qu’on raconte des choses agréables sur leurs villes. En Angleterre, les gens aiment qu’on leur dise que l’endroit où ils vivent est à chier. Ce plaisir de l’auto-dépréciation chez le public est souvent cité comme un élément clef de l’humour britannique, qui consiste en partie à se complaire dans le misérabilisme. » À se prélasser, s’étirer dans les draps moites d’une existence moderne un peu merdique, et pas seulement en ce qui concerne le cadre de vie.

Déconfiture
Pour illustrer cet état d’esprit, Chris Arning cite également la série Black Books, sur un libraire alcoolique éternellement grincheux qui ne fait rien pour aller mieux et encore moins pour vendre des livres. Ou Whitnail & I, film culte sorti en 1987. « La trame, c’est deux acteurs sans le sou qui se saoulent dans Londres puis vont voir un oncle à la campagne. Quand ils rentrent chez eux, leur dealer a colonisé leur appartement. C’est tout. Mais le film est infusé d’un humour grinçant, qui se délecte de l’insignifiance de l’existence. Comme dans The Office, ou bien dans This Country, un mockumentary* [Documentaire parodique dont les évènements, fictifs ou non, sont présentés de manière loufoque, ndlr] qui ne parle pas de la campagne anglaise comme de jolis champs bucoliques mais comme d’un vaste terrain vague. »
Car une fois le morne décor planté, « le personnage qui y vit une vie fade, dans laquelle rien ne va, ne doit pas voir sa situation s’améliorer, reprend la comédienne Celya AB. Au contraire, tout empire jusqu’à l’absurde. C’est un grand classique de l’humour britannique,et une source inépuisable d’inspiration. » Dans Le Guide du voyageur galactique, la maison de Dent est détruite mais cela n’a plus d’importance, car la planète entière est anéantie pour laisser place à une rocade intergalactique. Mais autre chose pourrait lui arriver par la suite. L’important, c’est que sa vie banale se passe mal. « La journée gâchée d’un individu est toujours une source d’humour, estime Helen Serafinowicz. On aime rire de regrettables incidents. » Née à Liverpool en 1974, cette scénariste est la créatrice de deux récentes sitcoms à succès : Motherland et sa suite, Amandaland. Dès le premier épisode, les spectateurs découvrent Julia, une quadra à bout de nerfs qui peine à conjuguer sa carrière avec sa vie familiale. Incapable de trouver quelqu’un pour garder ses enfants, elle se retrouve forcée de surveiller les petits de deux autres mères.
[Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères n°23 : les humoristes]