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César Marchal le

Arnaud Chastaingt, maître du jeu

À la tête du studio de création horlogerie de Chanel depuis 2013, Arnaud Chastaingt poursuit son exploration stylistique de la montre, composant avec pixels, échiquier et cartes à jouer pour insuffler du jeu dans sa dernière collection « Coco Game », où la fondatrice de la maison tient une place centrale. Portrait.

Puisque l’entretien se déroule dans les bureaux de Chanel, il fallait sans doute s’attendre à du noir et blanc. Concernant le premier, ce 23 mars, Arnaud Chastaingt en est tout entier vêtu. Quant au second, il est présent dans sa barbe et ses cheveux grisonnants taillés nets, touches claires dans sa tenue sombre. Aussi poli que grand (ce qui n’est pas peu dire), le directeur du studio de création horlogerie salue d’une voix douce et module ses réponses avec retenue, mesurant chaque formulation avant de l’exprimer. Peut-être faut-il y déceler un soupçon de timidité. Peut-être tient-il tout simplement à ciseler ses mots pour présenter sa nouvelle collection de haute horlogerie, exposée en avril au salon Watches and Wonders, à Genève. Le quadragénaire étant fasciné de longue date par la maison où il officie depuis maintenant treize ans, les quatorze pièces de sa capsule « Coco Game » multiplient les références stylistiques. Il s’agit donc d’être précis.

La collection joue sur les codes chers à Chanel : noir et blanc donc, mais aussi tweed, lion ou camélia. Comme son nom l’indique, elle tourne aussi autour du jeu. Et comme son nom l’indique, elle place en son centre une Gabrielle Chanel polymorphe. On la trouve ainsi déclinée en trotteuse : vêtue des éternels tailleur et canotier blancs, pixellisée comme Mario sur les consoles des années 1990, elle fait le tour d’une « J12 » revisitée au cadran serti de douze diamants taille baguette. Pour limiter le poids de cette aiguille-Coco anormalement large sans altérer son design, les artisans de la manufacture, installée à la Chaux-de-Fonds, en Suisse, l’ont découpée au laser dans une plaque carbone. La prouesse technique a nécessité dix mois de développement. Quant à l’idée première, elle est peut-être venue des parties de Mario Bros qu’Arnaud Chastaingt faisait, enfant, avec sa sœur. « Ce qui était intéressant pour moi, c’était d’arriver à retranscrire une vraie culture graphique de ces jeux, et de lui donner une dimension cinétique, livre le créateur. Car Gabrielle Chanel n’est pas statique, elle voyage autour du cadran ; un peu comme la gardienne du temps, qui circule et donne le tempo. »

« Trop de rigueur, de sérieux, ça peut devenir pesant, lourd. Ce n’est pas mon style. Je trouve au contraire que la dérision et l’irrévérence peuvent être élégantes. »

Arnaud Chastaingt

La même Coco pixellisée apparaît en figurine, accrochée comme un grigri à la couronne de la « J12 » montre en céramique « Coco Game Pampille », ou dans un sautoir, parée de 193 diamants, le dos orné d’un cadran carré discret. Mais Mademoiselle ne se décline pas qu’en pixels de jeu vidéo. Sur le cadran de la « Boy-Friend Coco Game », elle se mue en dame de coeur. Et, sur « L’Échiquier », en reine. Cette dernière création, hors norme, est un plateau noir grandeur nature en obsidienne, surmonté de 64 cases en céramique noires et blanches, encadrées de diamants. Dessus, les deux camps de seize pièces créées tout spécialement se font face : tours en or blanc calquées sur la colonne Vendôme, fous en forme de bustes de couture en or blanc et diamants, roi fauve sculpté dans la céramique (le lion était le signe astrologique de Gabrielle Chanel)… Gabrielle, donc, est reine noire et reine blanche. Vêtue d’un tailleur en tweed de diamants sertis, elle cache, logée sous ses slingbacks, une montre à secret.

De gauche à droite, les montres « Boy‑friend Coco Game », « J12 Coco Game Pampille » et « J12 Coco Game » — CHANEL. ©Aliocha Boi

« J’ai joué aux échecs à l’école primaire, grâce à un professeur qui avait installé six échiquiers dans la classe, raconte Arnaud Chastaingt. Et je pense que les échecs vous apprennent beaucoup de choses : la rigueur, la stratégie, la concentration, et un certain rapport au temps. Y jouer a été pour moi le genre d’expériences qui me fait dire qu’un jour, si l’opportunité se présente, je la coucherai sur papier et elle se transformera en création. » Il s’interrompt, rit : « Bon, là, entre le moment du dessin et le moment où on a évalué l’ampleur du projet, on a pris conscience qu’il y avait un fossé. » Un fossé qui se compte en années de développement technique, nécessitant d’innombrables allers-retours entre les artisans et le créateur. « Mais c’était une super aventure. C’est à travers ce genre d’objets que l’on a l’opportunité d’élever et de pousser dans leurs retranchements tous ces savoir-faire dont on bénéficie à la manufacture. » Cette méticulosité acharnée semble plaire : la pièce, unique, a été achetée par un client avant même de pouvoir être exposée au salon genevois.

Éternelle naïveté

Dans un univers aussi solennel que l’horlogerie, proposer des montres affichant un caractère ludique, surtout dans une grande maison, représente déjà un certain risque. « Trop de rigueur, de sérieux, ça peut devenir pesant, lourd, justifie Arnaud Chastaingt. Ce n’est pas mon style. Je trouve au contraire que la dérision et l’irrévérence peuvent être élégantes. » Lui se réjouit d’évoluer depuis 2013 dans une maison qui, il l’assure, laisse libre champ à son inventivité. « Chanel offre à ses créateurs une liberté de ton – sous réserve, bien sûr, qu’elle soit associée à une excellence de fabrication. C’est à la fois une responsabilité et un cadeau. Quand j’ai été appelé pour venir y travailler il y a treize ans, je sentais que c’était une opportunité d’aller encore plus loin dans les réponses que j’avais envie de donner autour de l’objet montre. Parce que j’ai toujours été fasciné par la dimension stylistique de la montre, par sa capacité à être un vecteur d’identité : une montre dit beaucoup de vous. » Cette approche rejoint son refus de considérer qu’un garde-temps doit nécessairement se porter au poignet. Dans ses collections, il peut prendre la forme d’un pendentif, d’une ceinture ou même d’un sautoir relié à des écouteurs.

Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères Métiers d’art N°2 : les horlogers.

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