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César Marchal le

Bigflo & Oli : 2 temps, 2 mouvements

L’aîné assume son goût pour les montres de valeur. Le cadet, plus sobre, préfère
garder ses distances avec les symboles
extérieurs de réussite. Dialogue entre
deux frères aux sensibilités différentes,
réunis par une même réflexion sur
le succès, la création et la sensation
persistante que le temps file trop vite.

Dans ces paroles de la chanson Family Business, tirée de votre dernier album Karma, on entend chez vous une certaine hargne à sortir de la misère : « Petite ville de province, les chances y sont trop minces / […] Réussir ? Impossible. La musique ? Impossible. Pour nous ? Impossible de se dire que c’était impossible. » La montre est-elle pour vous un des éléments qui participent à s’en extirper ?

Oli : Moi, je n’ai jamais été trop attaché à ça, mais c’est vrai que la première montre qu’on a offerte à Flo a été pour nous un événement. C’était une Michael Kors qui coûtait, je crois, 130 balles. En allant la chercher aux Galeries Lafayette de Toulouse, on avait l’impression d’acheter une voiture. Donc oui, c’était un premier symbole de réussite, un signe qu’on s’était extirpé de notre condition sociale.

Bigflo : Pour moi, avant d’être un objet social qu’on affiche pour les autres, la montre est un cadeau qu’on se fait à soi. Tout simplement parce que c’est le truc que tu vois le plus au cours d’une journée, vu que c’est sur ta main.

À l’inverse, dans W_Osaka_hotel.mp3, Florian, vous pratiquez votre autocritique : « Depuis le collège, le lycée, j’voulais être une star : gagné / Ça brille sur ton poignet, alors Flo, t’es une star, est-ce que ça t’a soigné ? »

Bigflo : C’est vrai, tout à fait. Parce que tout ça n’est que du matériel, ce sont des beaux objets qu’on a le droit d’aimer, mais qui ne remplaceront jamais la santé mentale ou une famille équilibrée, bref toutes ces choses primordiales.

À gauche, Oli porte une montre personnelle « G-Shock X Bape ». À droite, Bigflo porte une montre personnelle Piaget.

Donc vous êtes revenus de l’idée que vous vous faisiez du succès, matérialisée par une Rolex au poignet ?

Bigflo : Il faudrait presque faire une double interview, car on a des avis très opposés sur le sujet. Pour Oli, ce n’est pas intéressant du tout ! [Rires.] Malheureusement, moi, je n’en suis pas revenu du tout non, j’en achète toujours.

Oli : Mais tu es quand même revenu de l’idée qu’avoir une grosse voiture et une grosse montre soignerait un peu tout. C’est plus compliqué que ça, plus profond aussi.

Bigflo : Oui. En fait, je ne pensais pas forcément que ça me rendrait heureux, mais que ça apaiserait une soif.

Une soif de quoi ?

Bigflo : De reconnaissance, de succès, de toujours plus… Alors que profondément, ça ne change rien. Ce désir, c’est ailleurs qu’on le règle, pas en achetant une montre.

Vous venez de le dire, il y a une dualité entre vous deux. Vous, Florian, vous prenez plaisir à afficher votre succès, y compris financier. Quand vous, Olivio, vous préférez ne pas en parler. C’est même dit dans Le Retour du Texte : « Combien d’fois j’ai parlé d’fric dans mеs textes ? / Sûrement trop, Oli m’l’a souvent reproché. » Florian, vous trouvez Oli trop modeste ?

Bigflo : Oui, à 100%. Oli est trop modeste, mais c’est son bling d’être trop modeste. [Rires.] J’ai l’impression que ça lui plaît de ne rien mettre parce qu’il prend un malin plaisir à dire : « Moi, je ne porte pas de montre. » Et je me demande si ce n’est pas le même plaisir que j’ai moi à dire : « Tu as vu, ça c’est une Audemars Piguet « Bamboo » années 1980 ! »

Oli : C’est vrai. [Rires.] Avec MC Solaar, sur un album précédent, je disais : « Je porte mon humilité comme un bling-bling. » C’était une manière de m’interroger : à partir de quel moment on se sert d’une de nos qualités pour en faire un truc égocentrique ?

Bigflo : Parce qu’il y a des montres qu’il trouve très belles, dont il adore l’histoire, et qu’il ne va pas acheter simplement parce que c’est cher et qu’il n’aime pas ce que ça renvoie.

Oli : Ça a toujours été une gêne pour moi de m’acheter un truc super cher alors que j’ai des potes ou des gens que je côtoie qui galèrent.

Polo — FENDI ; Montre personnelle customisée, sertie de diamants — ROLEX.

Y a-t-il une montre qui vous a plu dernièrement et que vous n’avez donc pas achetée ? 

Oli : Ma montre de rêve, c’était une édition qu’une marque avait sortie avec Dalí.

Bigflo : Elle était à combien ? 4 000 ? 

Oli : 6 000 euros je crois. Et je me suis dit après coup que ça ne servait à rien. Mais j’étais à deux doigts de l’acheter. Et sinon dernièrement … 

Bigflo : Il y a eu une Piaget qui est sortie, en collab’ avec la Fondation Andy Warhol. 

Oli : Oui, c’est ça, c’était la « Collage ». En fait, sur le cadran, ils ont repris le collage d’un autoportrait d’Andy Warhol. Et, sur le boîtier, ils ont gravé cet autoportrait.

Bigflo : Elle est tout simplement faite pour toi cette montre, tu es fan d’Andy Warhol ! 

Oli : Oui, comme j’aime l’art contemporain, c’est le genre de montres que je pourrais acheter. Ce que je n’ai pas fait.

Chemise — TOMMY HILFIGER ; Polo — GANT ; Jean — LEVI’S ; Baskets — NEW BALANCE ; Montre personnelle «Grip» — GUCCI. ©Boby

Vos goûts diffèrent aussi. Oli, donc, accorde beaucoup de valeur à l’aspect artistique. Et vous, Bigflo … 

Bigflo : À l’aspect débile ? [Rires.] Non, plus sérieusement, moi j’aime quand ça brille, j’aime les trucs flashs, les montres avec des pierres précieuses.

Oli : Mais tu aimes l’histoire aussi. Tu avais acheté une Rolex cramée par le soleil.

Bigflo : Oui, c’est vrai que j’avais acheté une Rolex Tropical, c’est-à-dire une Rolex abîmée par le soleil, dont le cadran est tacheté, ambré, rouillé. C’est très recherché maintenant, et j’adore ce genre d’histoires, parce que l’objet a vécu, on imagine le mec qui l’a portée à Miami.

Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères Métiers d’art N°2 : les horlogers.

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