Cédric Sapin-Defour, le sens du poil
Depuis le succès fou de son premier livre Son odeur après la pluie (Stock, 2023), récit d’une vie entière avec feu son bouvier bernois Ubac, Cédric Sapin-Defour a connu d’autres chiens, d’autres deuils et une tragédie : l’accident de parapente de sa femme, Mathilde, narré dans son second ouvrage, Où les étoiles tombent (Stock, 2025). Pour l’auteur beaufortain de 51 ans, l’écriture est à la fois une manière de conjurer l’oubli, de faire perdurer la montagne après l’avoir quittée comme d’explorer l’existence canine, dont il envie la « porosité » à la nature.
Ce soir de septembre, Cédric-Sapin Defour était convié par Paramount à l’avant-première de Heart of the Beast, blockbuster hollywoodien qui met en scène un Brad Pitt et son berger allemand forcément héroïques dans une aventure de survie forcément épique au coeur de l’Alaska. Alléchante proposition pour un écrivain s’étant fait connaître avec Son odeur après la pluie (Stock, 2023), récit intime d’une vie avec (et d’un deuil de) son bouvier bernois Ubac, dont plus d’un million d’exemplaires se sont vendus toutes éditions confondues. À la projection parisienne, l’auteur et professeur d’EPS a préféré notre compagnie (et surtout celle de ses montagnes beaufortaines). Preuve de bon goût, d’une part. Indice, d’autre part, d’un désintérêt pour le superflu, qui se lit aussi sur son physique dépourvu de gras : corps longiligne et sec, traits saillants, visage anguleux. Même son regard doux semble n’avoir usé que ce qu’il fallait de pigment pour rendre ce bleu translucide. Quant à sa tenue, elle ne donne pas davantage dans l’esbroufe : bandana orange strié de noir, tee-shirt technique violet, short azur, chaussettes sombres à pois rouges, baskets de course bleu électrique. Esthétique ? Pas franchement. Mais utile, pratique, léger.
Ubac, donc, n’est plus. Lulu, en revanche, si. Couché aux pieds de l’auteur dans un café de Beaufort, le berger métis de quatre ans s’agite soudain quand émane des cuisines un fumet carné. Réflexe commun à tous les chiens, vital à celui-ci, qui revient de loin. Cédric et sa femme, Mathilde, prof d’EPS également, l’ont adopté en août 2023 à une association française installée en Roumanie, qui y récupère les chiens errants, les stérilise, les soigne, les nourrit et essaie ensuite de les placer en France. Les cabots abandonnés sont une plaie roumaine ancienne, née des projets pharaoniques d’urbanisation de Ceaușescu : dans les années 1980, la moitié de la capitale a été rasée pour faire place aux HLM socialistes. Les Bucarestois ont été forcés de quitter leurs anciens logements, et leurs chiens se sont retrouvés dans la rue où ils se sont reproduits sans contrôle. Lulu a donc connu la rue, dont il traîne encore des frayeurs traumatiques. L’ouverture d’un parasol ? Panique. Le clocher d’une église qui sonne ? Panique. Des jeunes qui s’entraînent à la carabine au biathlon dans la forêt ? Panique. Sinon, Lulu, qui souffre d’un léger syndrome d’abandon, peut être collant. Il retrouvera ses ailes une heure plus tard, quand son maître (sans doute Cédric préférerait-il le terme « propriétaire », encore que, ce n’est qu’un petit peu mieux) l’emmènera, et nous avec, en balade en forêt alpine.

Avant ceux de Lulu, l’auteur de 51 ans avait déjà connu son lot de tourments. Il y eut d’abord la perte d’Ïko, labrador beige aux oreilles foncées, avant celle d’Ubac. Il y eut ensuite celle de Frison (fille d’Ubac), nommée ainsi en référence à l’alpiniste Frison-Roche, puis de Cordée, petite femelle labrador achetée à une famille de gens du voyage. Il y eut surtout l’accident de parapente de Mathilde, qui s’est écrasée le 12 août 2022 sur un pierrier italien dans le Tyrol du Sud. Moelle épinière sectionnée, hématome intracérébral, vertèbres et côtes cassées. Un corps en miettes, que les médecins doutaient de pouvoir réanimer, ou condamnaient à la paraplégie s’ils y parvenaient. Pourtant « Mathilde est revenue », comme écrit Cédric, citant Jacques Brel, dans Où les étoiles tombent (2025, Stock), livre chroniquant les 365 jours suivant sa chute. Il fallut pour elle réapprendre à se tenir assise, puis debout. Se remettre à marcher. Reconquérir sa pensée et la parole en forçant la connexion de synapses engluées par le choc. Peut-être l’adoption de Lulu et sa rééducation loin des terreurs de la rue faisaient-elles écho à sa lente rémission. Au sein de ce couple qui ne veut pas d’enfant, les chiens sont plus qu’une banale compagnie. Ensemble, plutôt qu’une famille, Cédric aime dire qu’ils forment une meute.
Ni dieu ni chose
À ses yeux, chiens et humains évoluent sur un pied (une patte ?) d’égalité. « Auprès des animaux, j’atteins des niveaux de félicité vertigineux et des profondeurs abyssales de tristesse, dit-il. Les mêmes que ceux que je peux éprouver auprès des miens. » En soi, il est donc favorable à la reconnaissance dans la loi du deuil d’un animal de compagnie, mais il voit mal comment l’appliquer : faudrait-il accorder une demi-journée de congé pour un hamster, un jour plein pour un furet et deux pour un chien ? Il souhaiterait en tout cas que la peine causée par la perte d’un animal proche soit moins moquée, et qu’entre dans les mœurs le principe d’une cérémonie d’adieu. Sans toutefois la calquer sur celles des humains : « Je ne vois pas pourquoi on infligerait aux bêtes notre vision de la condition du mort, avance-t-il. Simplement, ce moment de la sépulture, de l’inhumation, c’est un accompagnement collectif important dans les moments de grande tristesse et au début d’un travail de deuil. »

Au sujet de l’amour porté aux bêtes, l’écrivain tient à se garder des deux extrêmes. Le premier étant la déification : « Le chien n’est pas un exemple vertueux sur tout et pour tout, et ceux qui le croient ont tendance, justement, à le parer de qualités humaines : il serait évidemment sensible, audacieux, pacifiste… Alors que si tu observes un peu la façon dont les animaux fonctionnent, ils ont des modalités d’interaction qui nous seraient inacceptables. » Le second sa réification : « Je ne considère pas que Lulu soit une table basse. » Nous non plus. Au jeu des sept différences, commençons par la plus évidente : il a davantage d’appétit.
Cette approche explique en partie le succès de son premier roman. Quand Benoît Heimermann, éditeur chez Stock, en reçoit une première mouture par mail en 2021, le nom Sapin-Defour lui dit quelque chose. Il a lu certaines de ses chroniques dans Montagnes Magazine, il a vu passer certains de ses livres sur l’alpinisme aux éditions Guérin. Il découvre cette fois « le récit, sans aucun anthropomorphisme, d’un rapport entre deux êtres totalement différents, raconte-t-il au téléphone. Cédric rend compte d’une incommunicabilité apparente de manière merveilleuse. » Et il y a la langue, ciselée : « C’est ce qui m’a scotché en premier lieu, ce ton particulier, ce style un peu perché, classique, très soigné. Certains critiques parisiens lui en ont même fait le reproche en disant que ce serait ‘trop écrit’. » Malgré ces qualités, il faudra six bons mois à Benoît Heimermann pour convaincre son patron, « pas très canin », de la pertinence de l’ouvrage.
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